❧ Sommaire Luminar · Chapitre VII

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Chapitre VII

Ce que personne ne traduit

Les décisions importantes arrivent souvent de la même façon : sans bruit.

On les attend avec une certaine tension, une certaine vigilance, comme si leur gravité allait exiger un signe préalable, un changement dans l'air, quelque chose qui permette de se préparer. Et puis elles arrivent simplement, dans une enveloppe, dans une annonce, dans un paragraphe de formulaire administratif lu à voix haute dans une salle où la pierre absorbe le son sans en retourner l'écho, et on réalise que le monde vient de changer d'une façon qui ne ressemble pas à ce qu'on pensait que le changement ressemblait.

La réponse du Tribunal sur les Conventions fondatrices arriva le deuxième matin.

Quarante-deux heures après la demande. Six heures avant la limite.

Lira la lut à voix haute au petit-déjeuner, debout, le document à la main, avec la neutralité d'un officier de renseignement qui présente un rapport dont il a déjà extrait les conclusions importantes.

— La Cour des Sessions de Solenne, après délibération, déclare irrecevable la demande de versement aux débats des Archives Fondatrices, série Theta, au motif que lesdits documents sont classifiés en vertu de la décision du Conseil supérieur de la Trame en date du quatorzième jour du mois de Geld, an 847 du calendrier révisé, et ne peuvent être consultés qu'avec l'autorisation expresse dudit Conseil, autorisation dont la procédure d'obtention est définie par le règlement intérieur du Conseil, non public.

Elle abaissa le document.

Silence.

— Non public, dit Jarek.

— Non public, répéta Lira.

— Ce qui signifie que pour accéder à ces archives, il faut demander une autorisation selon une procédure dont les règles ne sont pas publiées, résuma Valdene Soléante depuis son bout de table, son stylet arrêté à mi-chemin au-dessus de son carnet.

— Ce qui signifie que la procédure n'existe peut-être pas, dit Sylde.

— Ou qu'elle existe et qu'elle est conçue pour n'être accordée à personne, dit Lysandre Kéor doucement, les deux mains autour de sa tasse de thé.

— Ce qui revient au même dans les faits, dit Tharold sans lever les yeux de son assiette.

La table absorba tout cela avec le calme particulier des gens qui avaient prévu que cela se passerait ainsi, et qui n'en étaient pas moins affectés de voir la prévision confirmée. Il y a une différence entre savoir qu'un mur existe et entendre le son du front qui le rencontre.

Solran prit le document des mains de Lira.

Il le lut lui-même, lentement, en cherchant ce que la lecture à voix haute avait peut-être laissé passer.

Décision du Conseil supérieur de la Trame en date du quatorzième jour du mois de Geld, an 847.

Il posa le document.

— An 847, dit-il.

— Il y a cent dix-huit ans, dit Lysandre immédiatement, avec la précision automatique de quelqu'un dont le cerveau convertit les dates en durées sans effort conscient.

— Cent dix-huit ans que cette décision existe, dit Solran. Cent dix-huit ans que personne n'a contesté sa légitimité devant un tribunal. Cent dix-huit ans que personne n'a demandé à voir le règlement intérieur qui la régit.

— Ce n'est pas tout à fait exact, dit Lysandre. Trois demandes ont été formulées. Deux ont été perdues dans les archives des greffes du Ministère. La troisième a été déclarée irrecevable pour vice de forme sans que la forme en défaut soit précisée.

— Tu l'avais déjà cherché ?

— Je l'avais cherché cette nuit, dit Lysandre. Je dors peu. C'est un avantage.

Solran le regarda avec ce regard qu'il réservait aux moments où quelqu'un lui offrait plus que ce qu'il avait demandé. Il n'y avait pas de mots pour ce regard-là, mais les gens autour de lui depuis assez longtemps savaient ce qu'il signifiait.

— Varek Ohlsen a prévu quelque chose avec ce refus, dit-il.

— Il a fait une déclaration publique ce matin, dit Lira. Elle est sortie une heure après l'annonce.

Elle reprit un second document, plus court, et le posa sur la table.

— Je vous lis l'essentiel.

« La Cour des Sessions vient de confirmer que les textes fondateurs du système judiciaire de Trame ne peuvent pas être examinés par un tribunal. Elle vient de confirmer que les règles d'accès à ces textes ne sont elles-mêmes pas accessibles au public. Elle vient donc de confirmer que le droit applicable dans cette salle repose sur des fondements que personne dans cette salle n'est autorisé à vérifier. La défense prend acte de ce refus. Elle le verse aux débats comme preuve de ce qu'elle cherche à démontrer. »

Un silence.

— Il a transformé le refus en argument, dit Sylde.

— C'était prévu depuis le début, dit Solran. Le refus était l'argument. La demande n'était pas là pour être accordée. Elle était là pour être refusée devant témoins.

— Ce qui ne suffit pas à gagner un procès, dit Valdene.

— Non. Mais ça le rend lisible d'une façon différente. Pour qui sait regarder.

— Pour qui sait regarder, répéta Jarek. Ce qui nous ramène à la question d'hier soir.

— Oui.

Il repoussa sa chaise.

— Je vais sortir ce matin.

Lira leva les yeux.

— Où ?

— Le Bas-Croissant.

— Pour quoi faire ?

— Écouter.

— Ce n'est pas une réponse opérationnelle.

— Non, dit Solran. Mais c'est une réponse honnête.

Lira le regarda une seconde, avec cet œil gris acier qui évaluait simultanément le risque, l'utilité et la résistance de l'argument qu'elle avait en face d'elle.

— Jarek t'accompagne, dit-elle.

— C'était prévu.

Ils partirent à pied.

C'était une décision de Solran, pas de Jarek, mais Jarek ne l'avait pas contestée — au contraire, il avait eu ce léger sourire de côté qui signifiait qu'il avait peut-être suggéré la même chose s'il avait parlé en premier. On ne comprend pas une ville depuis une voiture. Une voiture vous transporte à travers une ville. À pied, on y est.

La résidence était dans le quartier des Arches-Hautes. Le Bas-Croissant était à vingt-deux minutes à pied vers le sud, en suivant les rues qui descendaient progressivement de l'élégance calculée des hôtels particuliers vers le bruit dense des quartiers de travail.

Ces vingt-deux minutes étaient une cartographie.

Solran les parcourut avec l'attention d'un homme qui lit un texte dont il comprend chaque mot mais dont le sens d'ensemble lui échappe encore. Les rues se transformaient par paliers. Les façades perdirent d'abord leurs ornements, puis leurs couleurs fraîches, puis leur régularité d'entretien. Les trottoirs se rétrécissaient, les arbres disparaissaient, les devantures se multipliaient et se serraient.

Les odeurs changeaient : la neutralité légèrement parfumée du quartier noble cédant à quelque chose de plus chargé, de plus humain — huile chaude, métal, bois, nourriture cuisinée dans de petits espaces pour des bouches pressées.

Les gens changeaient aussi.

Pas dans leur humanité, pas dans leur substance. Dans leur rythme. Dans leur façon d'occuper l'espace. Les gens du quartier noble marchaient avec l'aisance de ceux qui savent que le trottoir leur appartient au même titre que tout le reste. Les gens du Bas-Croissant marchaient avec la compétence des gens habitués à naviguer dans un espace qui ne leur a jamais été entièrement réservé — efficaces, attentifs, économes de leurs mouvements, dans cette façon particulière d'être dans un lieu public quand on sait depuis longtemps que le lieu public n'est pas tout à fait public pour tout le monde de la même façon.

Jarek marchait à sa gauche, les mains dans les poches, les yeux bleus mobiles sur la rue avec cette vigilance douce et permanente qui était chez lui aussi naturelle que la respiration.

— Tu vois quelque chose ? demanda Solran à voix basse.

— Oui. La même chose que toi, à mon avis. Mais tu me diras.

Ils continuèrent.

Le Bas-Croissant portait son nom d'une forme ancienne que le quartier avait eue avant que la ville ne le rattrape par l'est et lui ajoute ses couches successives — une forme de croissant, visible sur les cartes historiques, qui avait disparu sous les constructions nouvelles mais dont les ruelles courbes gardaient encore la mémoire dans leur tracé irrégulier.

Un quartier qui avait été un faubourg, puis avait été absorbé, puis avait été oublié dans cet espace particulier que certains quartiers occupent dans les grandes villes : ni central ni périphérique, ni riche ni véritablement pauvre, ni assez visible pour être réformé ni assez invisible pour être ignoré, existant dans cette zone grise des endroits que la ville enjambe plutôt qu'elle ne traverse.

Ils s'assirent dans une petite échoppe.

Pas un café au sens de l'établissement confortable avec ses tables en marbre et ses serveurs en tablier — un comptoir, deux tables hautes, une femme d'une cinquantaine d'années qui versait le thé avec la rapidité de quelqu'un qui a fait la même chose dix mille fois et qui pense à autre chose pendant qu'elle le fait.

Les murs avaient été repeints à une époque qu'on ne pouvait pas dater précisément mais qui ne devait pas être récente. Un radiateur dans le coin gauche émettait une chaleur capricieuse, par à-coups, avec un bruit sourd toutes les deux ou trois minutes, comme quelqu'un qui essaierait de dormir dans un endroit inconfortable.

— Le radiateur, dit Solran à voix basse.

— Le nœud du secteur, dit Jarek.

— Oui.

Le nœud de Trame du secteur Est du Bas-Croissant — celui qu'Aurion avait corrigé — alimentait l'ensemble du réseau de chauffage passif de ce quartier. Ce que le radiateur faisait avec ses à-coups irréguliers était exactement ce qu'un nœud asservi faisait à l'ensemble des équipements qui en dépendaient : il fonctionnait, mais avec des fluctuations que les équipements absorbaient jusqu'à ce qu'ils ne le puissent plus.

Les réparations étaient plus fréquentes. Les factures d'entretien plus lourdes. La durée de vie des appareils plus courte. Des coûts diffus, silencieux, répartis sur des milliers de foyers et de commerces, invisibles dans leur cause, visibles dans leurs effets pour qui savait relier les deux.

La femme au comptoir leur apporta deux thés.

— Vous êtes du quartier ? dit-elle. Je ne vous ai pas vus.

— Nous passons, dit Jarek avec cette aisance naturelle qu'il avait dans les contacts ordinaires — le ton juste, ni trop avenant ni trop distant, le registre de quelqu'un qui n'a pas d'agenda particulier.

— Vous passez d'où ?

— Des Arches-Hautes.

La femme eut un léger mouvement des lèvres qui n'était pas un sourire.

— C'est loin, dit-elle, sans que ce soit une observation géographique.

Elle retourna à son comptoir.

Solran but son thé.

La salle était occupée par trois autres personnes : un homme d'une quarantaine d'années qui mangeait quelque chose de chaud avec la concentration d'un homme qui n'a pas beaucoup de temps pour déjeuner, deux jeunes femmes qui parlaient vite et à voix basse, les mains entourant leurs tasses.

Personne ne les regardait avec hostilité. Personne ne les regardait du tout, ce qui était sa propre forme de message : dans ce quartier, les gens des Arches-Hautes qui passaient étaient soit des fonctionnaires, soit des contrôleurs, soit des gens qui voulaient acheter quelque chose à bas prix. Dans tous les cas, des gens avec qui on n'entamait pas la conversation de son propre chef.

La femme au comptoir revint avec quelque chose dans la main — un registre, ou ce qui en avait l'air.

— Je dois vous demander, dit-elle, en posant le registre sur le comptoir.

— Nous demander quoi ? dit Solran.

— Si vous êtes du Ministère. Il faut noter les gens du Ministère.

— Non, dit Solran. Nous ne sommes pas du Ministère.

Elle le regarda. Elle avait des yeux de la couleur de la pierre mouillée, précis, avec cette capacité d'évaluation rapide des gens qui ont passé leur vie dans un espace où le jugement des inconnus a des conséquences pratiques.

— Vous avez l'air, dit-elle. Mais pas vraiment.

— C'est une distinction fine.

— Ici, la distinction fine, ça compte. Le Ministère envoie des gens qui ont l'air de ne pas être du Ministère depuis que les gens ont arrêté d'ouvrir la porte aux gens qui avaient l'air du Ministère.

Jarek eut ce sourire presque imperceptible qu'il réservait aux gens qui disaient des choses exactes.

— Nous sommes des observateurs, dit Solran.

— Vous observez quoi ?

— Comment les choses fonctionnent.

La femme prit le registre, le remit derrière le comptoir.

— Le radiateur fonctionne comme ça depuis trois ans, dit-elle, comme si la conversation avait suivi une logique que lui seul n'avait pas entendue. Depuis qu'ils ont changé quelque chose dans les tuyaux du quartier. Je ne sais pas ce qu'ils ont changé, personne ne m'a dit. Mais depuis, le radiateur fait ça. Et ma machine à café, je l'ai changée deux fois. Et la lampe de la vitrine, deux fois aussi. Et ma voisine, elle a eu des problèmes avec son four, avec son chauffe-eau, avec le système de ventilation de la boulangerie. On pensait que c'était de la malchance. Mais quand la malchance a la même forme que celle de tous les autres dans la rue, c'est plus de la malchance.

Solran posa sa tasse.

— Vous avez fait une réclamation ?

— À qui ?

— Au Ministère. À la ville.

La femme le regarda avec une expression qui n'était pas de la colère. C'était quelque chose de plus tranquille que la colère, quelque chose que la colère devient quand elle a attendu suffisamment longtemps sans être entendue et qu'elle a appris à n'en plus attendre.

— J'ai écrit deux fois, dit-elle. La première fois, on m'a dit que les systèmes du quartier fonctionnaient dans les normes réglementaires. La deuxième fois, on m'a dit que ma demande avait été transmise au service compétent. Je n'ai pas eu de réponse. C'était il y a deux ans. J'ai arrêté d'écrire.

— Mais vous continuez à payer les réparations.

— Je continue à payer les réparations.

Elle dit cela d'une façon qui n'attendait pas de commentaire. Ce n'était pas une plainte. C'était une constatation, dite avec la précision factuelle des gens qui ont appris que les plaintes ne servent à rien mais que les constatations, au moins, ont l'avantage d'être vraies.

Solran nota mentalement chaque mot.

Pas pour s'en servir comme preuve — il ne savait pas encore pour quoi il s'en servirait. Mais parce que cette femme venait de dire en trois phrases ce que des dizaines de pages de rapports économiques disaient sans jamais le dire avec cette densité-là.

Les chiffres sur la dégradation des équipements dans les zones à nœuds asservis. Les statistiques sur les réclamations non traitées dans les secteurs à faible poids économique. Les analyses sur les coûts différenciés de maintenance dans les quartiers populaires.

Tous ces chiffres existaient.

Ils étaient dans les archives du Ministère, dans les bases de données, dans les rapports internes que Valdene avait commencé à constituer. Ils étaient réels, vérifiables, solides.

Mais ils ne contenaient pas cette femme et son registre. Ils ne contenaient pas le radiateur et ses à-coups. Ils ne contenaient pas ce j'ai arrêté d'écrire dit avec cette précision de quelqu'un qui a compris que le canal ordinaire était fermé et qui n'a plus l'énergie d'en chercher un autre.

Les chiffres décrivaient le système.

Elle en était l'effet.

Et les deux ne se connaissaient pas.

Ils restèrent une demi-heure dans l'échoppe.

La femme s'appelait Halse, quand Jarek le lui demanda avec la façon qu'il avait de demander les choses qui ont l'air de ne pas avoir d'importance. Elle était là depuis vingt ans. Elle avait repris le commerce de sa mère. Sa fille travaillait à l'autre bout du quartier dans un atelier de métallurgie douce.

Elle ne savait pas ce qu'était un nœud de Trame asservi.

Elle ne savait pas que le secteur Est du Bas-Croissant était alimenté par un nœud classé. Elle ne savait pas qu'il existait une différence entre les nœuds des quartiers aisés et ceux des quartiers populaires. Elle ne savait pas qu'un homme nommé Aurion Valdren avait passé deux ans à corriger ce nœud sous contrainte et qu'il était en ce moment même en train d'être jugé dans une salle du boulevard central pour avoir essayé de rétablir quelque chose qu'elle n'avait jamais su qu'on lui avait pris.

Elle savait que le radiateur faisait un bruit sourd toutes les deux ou trois minutes.

Elle savait que sa machine à café avait rendu deux fois.

Elle savait que ses réclamations n'avaient pas eu de réponse.

En sortant, Solran s'arrêta une seconde sur le seuil et se retourna.

— Merci, dit-il.

Halse leva les yeux du comptoir, un peu surprise par le mot, ou par le ton avec lequel il avait été dit — ce ton qu'on a quand on est sincère d'une façon qu'on ne cherche pas à masquer.

— Pour quoi ? dit-elle.

— Pour avoir répondu.

Elle le regarda encore une seconde.

— Vous allez faire quelque chose ? dit-elle. Avec ce que je vous ai dit ?

Solran ne dit ni oui ni non. Il dit :

— Je vais essayer de comprendre ce que quelqu'un pourrait faire.

Ce n'était pas la réponse qu'elle attendait peut-être. Mais quelque chose dans son expression indiqua qu'elle la trouvait plus honnête que la plupart des réponses qu'on lui avait données.

Ils sortirent dans la rue.

Le silence dura deux blocs.

Jarek marchait à sa gauche comme à l'aller, les mains dans les poches, les yeux sur la rue. À mi-chemin entre une ruelle et la rue principale, il dit :

— Elle n'est pas la seule.

— Non.

— Elle est multipliée par combien ici, tu crois ?

— Des centaines. Des milliers peut-être, dans toute la ville, si on additionne tous les secteurs à nœuds sous-optimaux.

— Et elles ne savent pas pourquoi.

— Elles savent les effets. Pas les causes. Et sans les causes, on ne peut pas demander à ce que les choses changent. On peut seulement subir et espérer que quelqu'un d'autre s'en occupe.

— Quelqu'un qui sait, dit Jarek.

— Quelqu'un qui sait et qui a accès à des gens qui peuvent agir. Ce qui est le problème.

Jarek donna un léger coup de pied à un caillou sur le pavé, avec ce geste des gens qui pensent en marchant et qui ont besoin de leur corps pour que leur tête avance.

— Tu sais ce qui me frappe ? dit-il.

— Dis-moi.

— Ce n'est pas que les gens du Bas-Croissant soient ignorants. Ce n'est pas qu'ils ne soient pas capables de comprendre ce qui leur arrive. C'est qu'on a rendu le problème illisible dans la langue qu'ils parlent. Les nœuds de Trame, les conventions fondatrices, la série Theta, le Conseil supérieur — c'est un vocabulaire qui appartient à un monde dans lequel ils n'ont pas été invités. Et tant que la solution est exprimée dans ce vocabulaire-là, elle ne leur appartient pas. Même si le problème leur appartient entièrement.

— C'est ce que tu as dit hier soir.

— Hier soir, je le disais de façon abstraite. Ce matin, j'ai vu la femme avec son registre.

Solran le regarda.

— Elle s'appelle Halse.

— Elle s'appelle Halse, dit Jarek. Et ce que Halse vit a un nom légal, une cause documentée, un responsable identifiable. Mais le nom, la cause et le responsable sont enfermés dans des archives classifiées avec un règlement d'accès non public. Et Halse paie les réparations.

Le soleil de la mi-matinée frappait maintenant les pavés du Bas-Croissant avec cette lumière oblique de printemps qui rendait les pierres presque belles, un moment. Quelques enfants couraient dans une cour intérieure dont la grille était ouverte. Une vieille femme battait un tapis sur un rebord de fenêtre du premier étage avec la régularité d'un métronome.

— Il faut les deux, répéta Solran.

— Oui. Et elles doivent avancer en même temps. Pas l'une avant l'autre.

— Ce qui est la partie difficile.

— Toujours.

À leur retour à la résidence, Valdene les attendait dans le salon.

Elle n'attendait pas d'ordinaire. Elle travaillait, ou elle avait fini de travailler et elle travaillait à autre chose. La voir debout, les bras croisés, les yeux verts posés sur la porte avec cette fixité particulière de l'attente consciente, signalait quelque chose.

— Il y a eu un message, dit-elle.

— De qui ?

— D'Edran Valterne.

Solran ôta son manteau.

— Il dit quoi ?

— Il demande une rencontre. Informelle, non officielle, discrète. Il propose ce soir. Un salon privé du Cercle des Réceptions, rue de l'Antre. Il précise : en tête-à-tête, sans les familles, sans les avocats.

— Pourquoi maintenant ? dit Jarek.

— Parce que le refus sur les Conventions fondatrices a été prononcé ce matin, dit Solran. Et que la déclaration de Varek est sortie une heure après.

— Il réagit à la déclaration.

— Il réagit à ce qu'elle signifie pour lui. Pour sa famille.

Il posa son manteau sur le dossier du fauteuil, s'assit, et croisa les mains.

— Convoque tout le monde dans une heure. Je veux que tout le monde soit dans la pièce pour décider de ça.

Ils se réunirent dans la bibliothèque.

Lira debout, dos à la fenêtre, les bras croisés, l'anneau tourné une fois entre ses doigts. Kael près de la porte, comme toujours. Tharold sur sa chaise large, les avant-bras sur la table, immobile avec cette immobilité volontaire des gens qui savent que leur seule présence physique suffit à occuper l'espace. Éna à côté de lui, les mains croisées, l'expression douce et attentive. Lysandre sur sa chaise à lui, les lunettes remontées sur le front, les yeux légèrement plissés. Valdene debout avec son carnet. Jarek adossé au mur du fond. Sylde dans le fauteuil de velours, les jambes croisées, les yeux d'un gris-vert pensif.

Solran s'assit au centre.

— Edran, dit-il. Ce que nous savons.

Valdene prit le relais avec la précision d'une femme qui n'a pas attendu qu'on lui demande de se préparer.

— Edran. Vingt-huit ans. Fils cadet de la maison Valterne, deuxième famille de noblesse marchande à Solenne par le rang, troisième par le capital réel. Spécialité familiale : les contrats de flux de Trame à long terme avec les institutions publiques. Ce qui signifie : la famille Valterne gagne de l'argent en louant l'accès à des réseaux de Trame qu'elle a obtenus en concession auprès du Ministère. Ces concessions datent pour la plupart de quarante à soixante ans. Elles ont été obtenues dans des conditions qui, si on les examine avec les outils d'aujourd'hui, posent des questions que personne n'a posées officiellement.

— Ses concessions incluent des nœuds asservis ? dit Solran.

— Deux sur sept, selon les données de Lira. Les deux les plus rentables.

— Rentables comment ?

— Un nœud asservi produit deux à trois fois moins d'énergie de Trame utilisable qu'un nœud libre pour une consommation équivalente. Ce déficit est compensé par les utilisateurs — qui paient plus souvent des réparations, des renouvellements d'équipement, des renforts de flux ponctuels. Une partie de ces dépenses supplémentaires se retrouve dans les circuits qui alimentent les détenteurs de concessions.

Un silence.

— Donc Halse paie les réparations, dit Jarek.

— Dont une fraction aboutit dans les comptes Valterne, dit Valdene.

— Sans qu'elle le sache.

— Sans que personne dans le Bas-Croissant le sache.

— C'est de l'exploitation par infrastructure, dit Solran.

— C'est un terme que la loi actuelle ne reconnaît pas, dit Valdene. Parce que la loi actuelle repose sur les conventions en usage depuis la Grande Révision, qui définissent les nœuds asservis comme une catégorie légale et les concessions sur ces nœuds comme des droits légitimement acquis.

— Les conventions que personne n'a le droit d'examiner.

— Exactement.

Tharold bougea légèrement.

— Et cet homme veut te rencontrer, dit-il.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Bonne question.

Kael parla depuis la porte, de sa voix basse et rauque, sans se déplacer.

— Deux hypothèses. Soit il cherche à évaluer ce que tu sais et ce que tu comptes en faire, dans l'intérêt de sa famille. Soit il a compris que la situation est en train de se retourner et il cherche une sortie qui lui coûte le moins possible.

— Les deux peuvent être vraies en même temps, dit Sylde.

— Les deux le sont probablement, dit Solran.

— Alors qu'est-ce qu'il veut t'offrir ? dit Lira.

— De l'information, probablement. Il a accès à des choses que nous n'avons pas. Les délibérations internes des familles, peut-être. Les détails des concessions. Les noms des gens au Ministère qui ont facilité les accords.

— En échange de quoi ?

— C'est la question.

Lira tourna son anneau deux fois.

— Tu vas y aller.

Ce n'était pas une question.

— Oui.

— Seul ?

— Avec Sylde. Elle se présentera comme associée. Personne ne questionnera ça.

Sylde hocha légèrement la tête.

— Et pendant que tu es là-bas, je veux Kael et Jarek sur le périmètre extérieur, dit Lira. Pas visibles. Présents.

— C'est prévu, dit Kael depuis la porte.

— Bien.

Lira posa les deux mains à plat sur la table.

— Je veux une chose très claire avant que tu y ailles, dit-elle à Solran. Edran est intelligent. Son père est puissant. Sa famille a des décennies de pratique de ce type de conversations. Tu vas entrer dans une pièce où l'autre personne est meilleure que toi en manœuvres de salon depuis plus longtemps que tu existes.

— Je sais.

— Alors tu sais aussi que le seul avantage que tu as, c'est qu'il ne sait pas encore exactement ce que tu es. Il a des suppositions. Il a des observations. Mais il ne sait pas.

— Et moi, je sais ce qu'il est, dit Solran.

— Pas entièrement. Mais plus qu'il ne croit que tu sais. Et c'est l'asymétrie. Garde-la.

Elle se rassit.

Il n'y avait rien à ajouter à ça.

La journée passa avec cette qualité particulière des journées avant quelque chose : trop lente dans les heures et trop rapide dans le souvenir.

Dans l'après-midi, Lysandre sortit pour la première fois depuis leur arrivée à Solenne.

Il sortit seul, sans en informer personne au préalable, ce qui était une façon d'informer tout le monde qu'il avait décidé que ce n'était pas nécessaire. Il rentra deux heures plus tard avec un livre sous le bras et une expression de légère satisfaction que ceux qui le connaissaient depuis peu n'auraient pas su lire et que Solran identifia immédiatement.

— Tu as trouvé quelque chose.

— Une confirmation, dit Lysandre en s'asseyant dans son fauteuil. La librairie du Passage de l'Horloge existe encore. J'y allais il y a cinquante ans. Elle a changé de propriétaire quatre fois mais elle a gardé ses fonds anciens, ce qui est plus rare qu'il n'y paraît. Le propriétaire actuel est un homme d'une soixantaine d'années qui a lu tout ce qu'il vend, ce qui est encore plus rare.

— Et ?

— Et j'ai trouvé ça.

Il posa le livre sur la table. Il était mince, à couverture grise, sans titre sur la couverture — seulement un numéro de catalogue estampillé sur la tranche dans l'encre fanée d'un archiviste depuis longtemps disparu.

Solran l'ouvrit.

C'était un catalogue de ventes publiques. Un catalogue d'une vente aux enchères de documents privés organisée en l'an 901 à la suite de la liquidation d'une succession.

— Qu'est-ce que je cherche ? dit Solran.

— Page quarante-trois.

Il tourna les pages.

Page quarante-trois : une liste de documents juridiques, série administrative, non catalogués. Vingt-deux lots. Et au lot dix-neuf, une description en huit lignes d'écriture serrée dont les trois premières suffisaient.

Lot 19 — Huit fascicules reliés, papier vélin, cachet de cire du Conseil supérieur de la Trame, intitulé manuscrit « Conventions Premières — Textes fondateurs — Usage interne, non reproductible ». Provenance : succession Alvar Brennen, ancien secrétaire du Conseil. État : bon. Base de mise à prix : …

Solran leva les yeux.

— Ces textes ont été mis aux enchères, dit-il.

— En l'an 901. Il y a quarante-six ans.

— Quelqu'un les a achetés.

— Le registre de la vente indique un acheteur anonyme représenté par un intermédiaire légal. Ce qui était parfaitement légal et parfaitement opaque.

— Est-ce que l'intermédiaire légal est identifiable ?

— L'étude notariale qui a représenté l'acheteur s'appelait Étude Carven et Fils. Elle a fermé en l'an 923. Ses archives ont été transférées à l'étude Morhal, qui existe encore, rue des Jurés, à deux blocs de la Cour des Sessions.

Solran regarda le catalogue.

— Ces textes existent quelque part, dit-il.

— Ces textes existent quelque part, confirma Lysandre. Ils ne sont pas dans des archives d'État. Ils ne sont pas accessibles via le Ministère. Ils sont entre les mains d'un acheteur privé anonyme depuis quarante-six ans.

— Ou de ses héritiers.

— Ou de ses héritiers.

Ils se regardèrent.

— Tu penses que l'intermédiaire légal peut conduire à l'acheteur ? dit Solran.

— L'étude Morhal a les archives. Les archives ont les noms, même si l'intermédiaire a été payé pour ne pas les révéler. Mais c'est une piste.

— C'est une piste, dit Solran.

Il reposa le catalogue avec le soin qu'on a pour les choses fragiles.

Il pensa à la note de bas de page du traité. Il pensa au catalogue de vente. Il pensa à Aurion dans sa salle d'audience, plantant une demande dont il savait qu'elle serait refusée mais qui laisserait une trace.

Des bouteilles à la mer.

Plantées par des gens qui n'avaient pas les moyens de faire plus, dans des endroits inhabituels, dans les plis des documents ordinaires, dans les catalogues des ventes aux enchères, dans les notes de bas de page des traités techniques. Plantées patiemment, sans savoir si quelqu'un les retrouverait, parce que c'était la seule chose qu'on pouvait faire quand le mur était trop haut pour être franchi de front.

Quelqu'un les avait retrouvées.

Lui.

Il avait maintenant deux pistes distinctes : l'étude Morhal et ses archives de succession, et Edran avec son invitation à une rencontre discrète dans un salon privé ce soir.

L'une venait de dessous le système.

L'autre venait de l'intérieur.

Les deux, peut-être, menaient au même endroit.

Le Cercle des Réceptions occupait les deux premiers étages d'un immeuble de la rue de l'Antre, un de ces endroits que les gens aisés de Solenne utilisaient quand ils voulaient se rencontrer hors des contextes officiels sans avoir à se recevoir chez eux, ce qui aurait impliqué une réciprocité, une familiarité, une forme de dette d'hospitalité qu'on ne contractait qu'avec ceux qu'on avait décidé de traiter en égaux.

Le Cercle était neutre.

Neutre au sens de : appartenant à tout le monde qui pouvait se l'offrir, et donc à personne en particulier.

Le salon privé numéro quatre était au fond du couloir du premier étage. La porte était entrouverte. Un homme attendait dehors — pas un domestique, pas un garde : quelqu'un entre les deux, avec l'attitude discrète des assistants personnels de gens importants.

— Seigneur Lyskar, dit-il en les voyant approcher.

— Oui.

— Seigneur Valterne vous attend.

Solran entra. Sylde entra derrière lui avec cette façon de traverser un seuil qui ne laissait rien deviner de sa fonction — pas garde, pas secrétaire, pas compagne au sens mondain, simplement présente, simplement là, occupant l'espace avec la densité tranquille de quelqu'un qui sait exactement pourquoi il se trouve dans une pièce.

Le salon était petit et soigné.

Deux fauteuils de cuir sombre, une table basse, une carafe d'eau, deux verres. Une lampe dans le coin qui diffusait une lumière basse et chaude. Pas de fenêtre sur la rue. Discret dans sa conception même, comme si la pièce avait été bâtie pour des conversations qui ne devaient pas sortir.

Edran était debout.

Solran le reconnut de la Cour des Sessions, même si la lumière était différente ici. De près, il était encore ce que la distance avait suggéré : grand, les traits nets, ce port naturel des fils de famille ancienne. Mais de près aussi, il y avait quelque chose que la Cour n'avait pas permis de voir : une fatigue. Pas physique — ce n'était pas la fatigue de quelqu'un qui manque de sommeil. La fatigue de quelqu'un qui pense à quelque chose qu'il n'a pas encore résolu depuis suffisamment longtemps pour que ce non-résolu prenne la forme d'une tension portée dans les épaules.

Il tendit la main.

— Edran, dit-il.

— Solran Lyskar.

Ils s'assirent.

Sylde prit place légèrement en retrait, le carnet fermé sur les genoux, les yeux mi-clos dans cet état de disponibilité attentive qui lui permettait d'observer sans que l'observé sente qu'il était observé.

Edran croisa les mains.

— Merci d'être venu, dit-il.

— Je vous en prie.

— Je vais aller directement au sujet, si vous le permettez. Je n'aime pas les préliminaires.

— Ni moi.

Un léger sourire traversa le visage d'Edran — pas de la satisfaction, quelque chose de plus proche du soulagement.

— Bien. Alors voici : vous observez ce procès depuis le premier jour. Vous avez des accréditations d'observateur indépendant. Vous êtes arrivé à Solenne quelques jours avant l'ouverture de l'audience. Vous n'appartenez à aucune famille, vous n'êtes lié à aucune partie officielle. Vous êtes présenté comme investisseur et observateur de curiosité intellectuelle.

— C'est exact.

— Et vous lisez les actes d'accusation avec l'attention d'un juriste qui cherche ce qui manque, pas ce qui est dit.

Solran ne dit rien. Ce n'était pas une question.

— Ce qui me fait penser que vous êtes là pour une raison qui n'est pas la curiosité intellectuelle, dit Edran. Ce qui me fait aussi penser que cette raison est suffisamment précise pour que vous sachiez déjà des choses que les observateurs ordinaires ne savent pas encore.

— Et pourquoi cela vous intéresse-t-il ?

— Parce que je suis dans une situation inconfortable.

Il prit la carafe, remplit les deux verres d'eau avec un soin mécanique, le geste de quelqu'un qui a besoin d'occuper ses mains pendant que sa tête travaille.

— Ma famille a des concessions de nœuds de Trame, dit-il. Vous le savez probablement.

— Oui.

— Ces concessions sont légales. Elles ont été obtenues conformément aux procédures en vigueur au moment de leur acquisition.

— Je ne dis pas le contraire.

— Mais la demande de Varek sur les Conventions fondatrices pose une question que personne dans ma famille ne souhaitait entendre poser, dit Edran. Parce que si ces textes arrivent dans une salle d'audience — ce qui ne se produira probablement pas, comme nous l'avons vu ce matin — mais si jamais ils y arrivent, il y a une probabilité réelle que la définition du cadre légal qui rend nos concessions valides soit remise en question.

— C'est une évaluation honnête.

— Je suis honnête quand je le peux. Ça ne m'arrive pas assez souvent dans ce milieu.

Il posa les deux mains à plat sur ses genoux.

— Ma famille veut gagner ce procès et s'assurer que les Conventions fondatrices restent là où elles sont, dit Edran. Mon père veut ça. Mes frères veulent ça. Le Conseil de famille a voté ça.

Un silence.

— Et vous ?

Edran leva les yeux. Dans ce regard, Solran trouva quelque chose qu'il n'avait pas anticipé : une question réelle. Pas une manœuvre. Pas une stratégie. Une question posée à quelqu'un qu'il avait identifié comme pouvant peut-être y répondre.

— Moi, dit Edran, je sais ce que font ces nœuds aux gens qui vivent dans les quartiers où ils se trouvent. Je l'ai su pendant des années sans me la poser à voix haute. Et la déclaration de Varek ce matin — cette phrase sur les fondements que personne n'est autorisé à vérifier — a rendu quelque chose impossible à continuer de ne pas regarder.

Solran attendit.

— Je ne suis pas venu ici pour vous offrir une trahison de ma famille, dit Edran. Je ne suis pas prêt pour ça, et je ne suis pas sûr que ce soit ce qui est juste. Mais je suis venu ici parce que vous êtes quelqu'un qui cherche quelque chose, et parce que peut-être ce que vous cherchez et ce que je sais se recoupent d'une façon qui pourrait être utile à tous les deux.

— Utile comment ?

— Vous cherchez les Archives Fondatrices.

Solran ne cilla pas.

— Comment vous savez ça ?

— Parce que c'est la seule chose dans ce procès qui change vraiment quelque chose. Tout le reste — les dépositions, les expertises, les témoins — peut être géré, retardé, interprété. Les Archives Fondatrices, non. Si elles arrivent dans une salle d'audience et qu'elles contiennent ce que certains pensent qu'elles contiennent, tout le reste devient secondaire.

— Et vous savez où elles sont.

Ce n'était pas une question non plus.

Edran croisa les mains.

— Je sais où elles pourraient être, dit-il après un moment. Pas avec certitude. Avec une probabilité sérieuse.

— Pourquoi me le dire ?

— Parce que si quelqu'un les trouve, je préfère que ce soit quelqu'un qui saura ce qu'il en fait. Quelqu'un qui les utilisera pour changer quelque chose plutôt que pour détruire des familles.

Solran le regarda longuement.

Dans ce visage, dans cette tension portée dans les épaules, dans cette fatigue d'un homme qui a pensé à quelque chose qu'il ne souhaitait pas résoudre depuis trop longtemps, il ne cherchait pas la ruse. Il cherchait si la question était réelle.

Elle lui semblait réelle.

Ce qui ne voulait pas dire qu'elle l'était.

— Pourquoi moi ? dit Solran.

— Parce que vous êtes le seul dans cette salle d'audience qui regardait la salle et pas le procès.

Solran prit son verre d'eau. Il le porta à ses lèvres lentement, le posa.

— Je ne vous donne rien ce soir, dit-il. Pas de garanties, pas d'engagements, pas de réciprocité immédiate. Vous comprenez ça.

— Je comprends ça.

— Mais je vous écoute. Et ce que vous me direz, je l'entendrai avec le sérieux qu'il mérite.

Edran sembla peser cette formulation. Puis il hocha légèrement la tête.

— L'étude Morhal, dit-il. Rue des Jurés.

Solran ne bougea pas.

— La succession Brennen, continua Edran. Les archives de la vente de l'an 901. L'acheteur anonyme représenté par un intermédiaire légal.

— Vous savez qui était l'acheteur.

— Ma famille était l'acheteur.

Le silence qui suivit avait une qualité particulière. Pas de stupeur — Solran ne se permettait pas la stupeur dans des situations qui demandaient la clarté. Mais quelque chose se reconfigurait dans sa compréhension de la situation, comme les pièces d'un mécanisme qu'on aurait regardées séparément et qui trouvent soudain leur place les unes dans les autres.

— Les Archives Fondatrices sont chez vous, dit-il.

— Elles étaient chez nous. Pendant quarante-six ans. Mon arrière-grand-père les avait achetées comme on achète une assurance : parce que détenir quelque chose que d'autres veulent vous donne une position. Pendant quatre décennies, elles sont restées dans nos archives, scellées, jamais ouvertes. Mon grand-père ne les a pas ouvertes. Mon père ne les a pas ouvertes.

— Parce qu'elles étaient plus utiles fermées qu'ouvertes.

— Exactement. Un levier qu'on ne lève jamais reste un levier. Le jour où on l'utilise, il devient autre chose.

— Elles sont encore dans vos archives ?

Edran eut une légère hésitation.

— Il y a six semaines, j'ai vérifié. Elles n'y sont plus.

Solran attendit.

— Quelqu'un les a déplacées, dit Edran. Sans que je sache qui, sans que j'en aie été informé. Ce qui signifie soit que mon père les a mises en sûreté dans un endroit auquel je n'ai pas accès, soit que quelqu'un les a prises.

— Prises par qui ?

— Je ne sais pas.

— Et vous me le dites parce que ?

— Parce que si c'est mon père qui les a mises en sûreté, c'est pour les utiliser comme moyen de pression dans le procès — pour négocier une issue favorable avec le Ministère en échange de leur enfouissement définitif. Et si c'est quelqu'un d'autre qui les a prises, alors la situation est plus complexe et plus dangereuse que tout le monde ne le pense.

Il se leva légèrement, pas complètement, dans ce mouvement des gens qui ont besoin de changer de posture pour continuer à penser.

— Je vous dis ça parce que dans les deux cas, ces textes ne devraient pas être enterrés, dit-il. Ils devraient être lus. Ils devraient être dans une salle d'audience. Et je ne suis pas la personne qui peut les y mettre — ni la position, ni les moyens, ni les alliés nécessaires pour résister à ce que ça déclencherait.

— Et vous pensez que je suis cette personne.

— Je pense que vous avez peut-être les moyens de le devenir.

La lampe dans le coin diffusait toujours sa lumière basse. Quelque part dans le bâtiment, des voix étouffées, un verre qui claque sur une table, le bruit ordinaire d'un lieu où des gens se rencontrent pour des choses qui n'ont rien à voir avec ce qui se passait dans ce salon.

Solran se leva.

— Je vais réfléchir à ce que vous m'avez dit, dit-il.

— C'est tout ce que je demande.

— Une dernière question.

— Oui.

— Pourquoi avoir fait vérifier nos accréditations à la Cour ce matin ?

Le regard d'Edran bougea, une fraction de seconde, d'une façon qu'il contrôla immédiatement mais pas assez vite pour que Sylde ne le voie pas.

— Ce n'était pas moi, dit-il.

— Je sais, dit Solran.

Et il sortit.

Dans la rue, l'air était froid et propre, avec ce tranchant particulier des nuits de printemps qui n'ont pas encore décidé s'il fait encore l'hiver.

Sylde marchait à sa gauche.

— Edran, dit-elle au bout d'un moment.

— Oui.

— Il dit la vérité.

— La sienne, dit Solran. Ce qui n'est pas la même chose que la vérité entière.

— Non. Mais ce qu'il dit est cohérent. La fatigue d'un homme qui sait quelque chose qu'il ne peut pas continuer à ne pas regarder, c'est difficile à simuler.

— Je le crois aussi.

— Et les Archives ?

— Elles ont existé dans les archives Valterne. Elles ont disparu il y a six semaines.

— Six semaines avant le procès, dit-il.

Il laissa le silence porter le reste.

Ils marchèrent un moment sans parler. La rue de l'Antre se vidait, les façades reprenaient leur sommeil, et quelque part au-dessus des toits la première étoile s'allumait dans un ciel qui n'avait pas encore décidé d'être noir.

— Quelqu'un savait que le procès viendrait, dit enfin Solran. Quelqu'un qui avait accès aux archives d'une des familles les plus fermées de Solenne. Quelqu'un qui a agi avant nous, avant tout le monde, et qui n'a laissé aucune trace de son passage sauf l'absence elle-même.

— Un absent, dit Sylde.

— L'absence est une position, dit Solran. C'est Valdene qui dit ça.

— Elle a raison plus souvent qu'elle ne le devrait.

Il sourit à peine. Puis le sourire s'en alla, remplacé par cette gravité tranquille qu'il prenait quand une journée finissait de déposer ce qu'elle avait à déposer.

Il pensa à Halse.

Il pensa à son radiateur qui cognait toutes les deux ou trois minutes dans une échoppe du Bas-Croissant, à ses réclamations restées sans réponse, à ce j'ai arrêté d'écrire dit sans colère. Il pensa qu'il y avait, dans cette ville, une langue que tout le monde parlait sans la comprendre : la langue des nœuds, des concessions, des conventions, des séries classées sous des lettres grecques. Une langue dans laquelle on avait écrit la vie de Halse sans jamais la lui traduire. Une langue construite, précisément, pour que ceux qu'elle concernait ne puissent pas la lire.

Et maintenant le seul texte qui aurait pu servir de traduction — le seul document capable de dire à Halse pourquoi son radiateur cognait — avait disparu à son tour, déplacé par une main qu'on ne voyait pas, dans un silence qui avait sa propre grammaire.

Tout ce qui comptait vraiment à Solenne était écrit quelque part.

Mais personne ne le traduisait.

— On rentre, dit-il.

Derrière eux, la ville continuait, indifférente, avec ses milliers de fenêtres éclairées et ses milliers de gens qui ignoraient qu'on avait écrit leur vie dans une langue qu'on ne leur apprendrait jamais. Devant eux, quelque part dans le noir, quelqu'un avait pris les Archives Fondatrices. Et attendait.

· · ·
Fin du Chapitre VII
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