❧ Sommaire Luminar · Chapitre X

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Chapitre X

L'homme qui avait hérité

La résidence l'accueillit dans son silence habituel.

Mais le silence avait changé de nature depuis le matin. Il n'y avait plus dans les pièces cette qualité d'attente légèrement anxieuse des premiers jours à Solenne, cette tension de gens posés sur quelque chose d'inconnu. Il y avait maintenant quelque chose de plus dense, de plus habité — le silence des pièces où des décisions ont commencé à prendre forme et où les murs ont absorbé suffisamment de conversations importantes pour en avoir, comme disent les vieux maçons, gardé l'empreinte dans la pierre.

Tharold avait dîné tôt et laissé des couverts.

Les autres étaient dans la bibliothèque.

Solran entra, posa son manteau, s'assit, et débriefa en dix minutes ce qu'il avait appris de Varek Ohlsen — les grandes lignes, l'essentiel, la conclusion. Valdene Soléante prenait des notes mécaniquement, avec la façon qu'elle avait de noter ce qui était dit pendant qu'une autre partie d'elle-même traitait déjà ce que cela impliquait. Sylde écoutait les yeux légèrement fermés, les bras croisés, dans cette posture qu'elle avait quand elle intégrait des informations sans les commenter immédiatement.

Lira, elle, n'écoutait pas.

Elle regardait sa propre main, posée à plat sur la table, avec la fixité d'une personne qui pense à autre chose depuis un moment et qui attend la fin de ce qu'on dit pour dire ce à quoi elle pense.

Solran s'arrêta.

— Tu as trouvé quelque chose.

— Peut-être, dit Lira.

— Dis-moi.

Elle releva la tête.

— La papeterie. Il y en a quatre à Solenne qui produisent du papier fait main du type de celui de la note. J'ai envoyé Kael cet après-midi.

— En quatre heures ?

— Kael est efficace quand on lui donne une direction claire.

Kael, depuis sa position habituelle, ne dit rien. Ce qui était sa façon de confirmer.

— Deux des quatre papeteries ont refusé de parler de leurs clients. Ce qui est normal et ne dit rien de particulier. Une troisième produit un papier légèrement différent — grammage plus léger, surface moins mate. La quatrième — la plus ancienne, rue de l'Estampille, dans le quartier des Artes — produit un papier qui correspond exactement à la description. Même texture, même grammage, même façon de prendre la lumière.

— Et son propriétaire a parlé ?

— Son propriétaire a soixante-dix ans, il est sourd d'une oreille, et il a la mémoire des artisans qui voient peu de gens et se souviennent de tous. Il dit qu'il vend ce type de papier à une douzaine de clients réguliers depuis des années. La plupart sont des institutions : deux académies, une fondation d'histoire naturelle, la bibliothèque de la Cour des Sessions.

— Et les particuliers ?

— Trois. Un professeur de droit à la retraite. Une calligraphe qui fait des faire-part de mariage pour les familles nobles. Et quelqu'un qu'il appelle simplement le vieux juriste des archives — un homme qui vient lui acheter des rames deux fois par an depuis vingt-cinq ans, toujours le même papier, jamais autre chose, qui paye en liquide et qui ne donne pas son nom mais que le papetier reconnaît à sa façon d'examiner chaque feuille avant d'acheter.

— Une description physique ?

— Soixante-dix ans environ. Grand, maigre. Cheveux blancs. Des lunettes. Une façon de marcher légèrement inclinée vers l'avant, comme les gens qui ont passé leur vie à se pencher sur des tables.

La bibliothèque était silencieuse.

Lysandre Kéor avait les yeux posés sur le mur d'en face avec une expression que Solran connaissait.

— Lysandre, dit-il.

— Je ne connais pas cette personne, dit Lysandre. Mais la description correspond à un type que je connais bien. Il y a à Solenne, et il y en a eu dans toutes les grandes villes universitaires à toutes les époques, des gens qu'on appelle les archivistes fantômes. Ce n'est pas un titre officiel. C'est une catégorie informelle : des juristes, des historiens, des anciens fonctionnaires qui ont consacré leur vie à des archives que personne d'autre ne regardait, qui connaissent le système de l'intérieur parce qu'ils en ont fait partie, et qui ont décidé à un moment que savoir n'était pas suffisant mais qu'agir officiellement était impossible. Alors ils font ce qu'ils peuvent depuis les marges.

— Comme Neva Carsten, dit Solran.

— Plus vieux. Plus profondément dans le système. Quelqu'un qui a peut-être été à l'intérieur avant de choisir d'en sortir.

— Ou qui n'a jamais pu y entrer et qui a travaillé depuis la périphérie toute sa vie, dit Sylde.

— Ou les deux successivement, dit Lysandre. Ce qui est la trajectoire la plus commune.

— Le vieux juriste des archives, dit Jarek doucement. Qui connaît notre adresse. Qui nous surveille depuis assez longtemps pour savoir que nous progressons dans le bon sens. Et qui a les Archives Fondatrices.

— Ou qui sait où elles sont.

— Ou qui sait où elles sont.

Solran prit la feuille de la note et la regarda une troisième fois depuis le matin.

Les Archives Fondatrices sont en sécurité. Elles le resteront tant que vous progressez dans le bon sens. Continuez.

Il pensa à Pauvra Aldric et sa lettre à Dessen.

Ce que j'espère, c'est que quelqu'un lira ces objections un jour dans cent ans ou dans deux cents ans et que ce quelqu'un aura les moyens de faire ce que nous n'avons pas.

Est-ce que le vieux juriste des archives était ce quelqu'un ? Ou était-il lui-même un maillon dans une chaîne plus longue — quelqu'un qui avait reçu le relais d'un prédécesseur, comme Neva avait reçu le relais de son grand-père ?

— On le cherche, dit Lira.

— Oui, dit Solran. Mais discrètement. S'il a voulu rester invisible jusqu'ici, c'est parce qu'il avait des raisons de l'être. Si on le cherche de façon visible, on risque de le faire reculer.

— Ou on risque de signaler à ceux qui le cherchent aussi qu'on est sur sa piste, dit Kael.

— Ce qui serait pire.

— La papeterie de la rue de l'Estampille, dit Lira. Il achète deux fois par an. La dernière fois qu'il est venu, d'après le papetier, c'était il y a six semaines.

Six semaines.

Solran resta immobile.

Six semaines avant le procès, il y avait eu deux choses simultanées : les Archives Fondatrices avaient disparu des archives Valterne, et le vieux juriste des archives avait acheté du papier dans une papeterie de la rue de l'Estampille.

— Il prépare quelque chose depuis six semaines, dit Valdene.

— Il préparait quelque chose depuis avant que nous arrivions à Solenne, dit Solran. Et il a décidé de nous le faire savoir maintenant.

— Pourquoi maintenant ? dit Éna.

— Parce que nous avons trouvé les objections Senne et Aldric ce matin. Quelqu'un qui nous surveille de suffisamment près pour savoir ce que nous avons trouvé aujourd'hui a peut-être décidé que nous avions atteint un point de non-retour. Un point à partir duquel il était plus utile de nous dire qu'il existait que de continuer à ne pas se montrer.

— Ce qui signifie qu'il sait ce que nous avons trouvé, dit Jarek. Ce qui signifie qu'il avait peut-être connaissance de l'existence des archives de Neva.

— Ou qu'il en est à l'origine, dit Lysandre doucement.

La phrase prit le temps de traverser la pièce.

— Tu penses qu'il est derrière les rachats de Neva ? dit Solran.

— Je pense qu'il est possible que quelqu'un, depuis longtemps, ait aidé des archives importantes à se retrouver dans des mains qui les protégeraient. Les fonds privés que Neva a rachetés — ils ne se sont pas tous vendus spontanément. Certains ont peut-être été orientés vers elle.

— Par quelqu'un qui savait ce qu'ils contenaient et qui voulait qu'ils soient en sécurité sans les avoir lui-même.

— Sans les avoir lui-même, dit Lysandre. Pour exactement la raison que vous avez donnée à Neva ce matin : un document dans les mains d'une fondation de recherche avec une chaîne de conservation irréprochable vaut mieux qu'un document dans les mains d'une seule personne identifiable.

La bibliothèque était silencieuse autour d'eux, avec les livres dans leurs rangées, les lampes basses, le dîner de Tharold refroidissant dans les couverts posés sur le buffet.

— Il a joué long, dit Solran.

— Très long.

— Et il a attendu que quelqu'un arrive avec les moyens de faire ce qu'il ne pouvait pas.

— Ce que Pauvra Aldric espérait.

— Cent dix-huit ans après.

Lysandre prit sa tasse de thé froid, la posa sans boire.

— Il y a des gens comme ça, dit-il. Des gens qui choisissent de préparer le terrain pour des actions qu'ils ne verront pas. Qui plantent des choses sans en récolter les fruits. Ce n'est ni de la résignation ni du sacrifice — c'est une certaine forme de foi dans la continuité du temps. Dans le fait que ce qui est juste finit par arriver si suffisamment de gens, dans suffisamment de générations différentes, posent les bonnes pierres aux bons endroits.

— C'est une foi qui demande beaucoup de patience, dit Solran.

— C'est une foi qui demande de ne pas avoir besoin d'être là quand ça arrive.

Le lendemain matin, un message arriva.

Pas sous la porte cette fois — par voie ordinaire, porté par un domestique en livrée sobre qui sonna à huit heures et demie, remit une enveloppe à Tharold avec les formules d'usage, et repartit sans attendre de réponse.

L'enveloppe portait un sceau de cire grise et les initiales E.V.

Pas Edran.

Edran signait E. V. avec les deux lettres rapprochées, la façon informelle d'un homme de sa génération. Ce sceau avait les initiales espacées, les deux lettres séparées avec une cédille de séparation qui correspondait à l'usage formel des familles de vieille noblesse marchande.

Le père.

Solran ouvrit l'enveloppe.

Seigneur Lyskar,

Mon fils vous a rencontré avant-hier dans un salon du Cercle des Réceptions. Je suis informé de cette rencontre et de sa teneur dans ses grandes lignes, non par mon fils — qui fait ce qu'il croit devoir faire avec la loyauté qui lui appartient — mais par d'autres voies.

Je souhaite vous rencontrer à mon tour. Non pas pour ce que mon fils vous a dit, ni pour ce que vous lui avez répondu. Mais pour ce que ni lui ni vous n'avez pu vous dire parce que vous ne vous connaissiez pas suffisamment.

Je vous propose ce soir, dix-neuf heures, à la demeure Valterne. Venez seul.

Edran Valterne l'Ancien

Solran relut la lettre deux fois.

Informé de cette rencontre et de sa teneur dans ses grandes lignes — non par mon fils, mais par d'autres voies.

Ce qui signifiait : quelqu'un d'autre avait observé le salon du Cercle des Réceptions avant-hier soir. Quelqu'un qui travaillait pour la famille Valterne, ou pour quelqu'un qui informait la famille Valterne. Ce qui signifiait aussi qu'Edran le père avait une source d'information sur ses propres enfants qui n'était pas ses propres enfants.

Ce qui décrivait un certain type de famille.

— Il sait pour la réunion avec Edran, dit Solran.

— Oui.

— Et il veut me voir seul.

— Ce que tu ne feras pas, dit Lira.

— Ce que je ferai, dit Solran.

Lira le regarda.

— Kael à l'extérieur.

— Kael à l'extérieur.

— Et tu entres avec quelque chose à dire, pas avec des questions à poser.

— Les deux, dit Solran. On ne peut pas entrer dans une conversation avec quelqu'un qui sait tout sans avoir aussi quelque chose à apprendre.

La demeure Valterne était dans le quartier des Hautes-Gardes, à l'ouest du centre historique.

C'était un bâtiment qui ne cherchait pas à impressionner par la grandeur mais par la permanence. Pas haut — trois étages seulement, ce qui était modeste pour une famille de ce rang. Mais profond, avec cette façon que certaines demeures avaient d'être plus grandes à l'intérieur qu'à l'extérieur, comme si elles avaient poussé vers le dedans plutôt que vers le haut.

La façade était de pierre noire polie, une pierre qu'on ne voyait pas dans le reste de Solenne — importée, donc, à une époque où importer ce type de matériau demandait les moyens et la volonté de montrer qu'on les avait.

Solran arriva à dix-neuf heures.

Un domestique l'escorta à travers un vestibule dont les murs portaient des portraits de famille dans des cadres d'or sombre — des visages peints sur trois générations au moins, avec cette progression qui était lisible dans les peintures d'une façon qu'on ne pouvait pas lire dans les photographies : les premiers portraits étaient ceux d'hommes et de femmes qui avaient l'expression de gens qui avaient fait quelque chose pour arriver là. Les derniers portraits étaient ceux de gens qui avaient l'expression de gens qui étaient nés là et s'y attendaient.

La différence entre une richesse gagnée et une richesse héritée était dans cette expression-là.

Il fut conduit dans une bibliothèque.

Edran Valterne l'Ancien était debout près de la fenêtre.

Il avait soixante ans, peut-être soixante-deux. Il était resté grand — la stature de son fils venait de là, nettement. Mais là où Edran avait la minceur élégante d'un homme de sa génération qui soignait son maintien, le père avait cette robustesse tranquille des corps qui ont été entretenus toute une vie non par coquetterie mais par discipline, comme on entretient un outil parce qu'on veut qu'il serve longtemps.

Ses cheveux étaient gris acier, coupés court, le visage carré avec une mâchoire forte sous une barbe courte bien taillée. Ses yeux étaient sombres, d'un brun profond qui captait la lumière sans la rendre, des yeux qui donnaient l'impression de voir un peu plus loin que ce qu'on lui montrait.

Il ne tendit pas la main.

— Seigneur Lyskar, dit-il.

— Seigneur Valterne.

— Asseyez-vous, je vous en prie.

Les fauteuils étaient de cuir bordeaux, profonds, disposés en angle par rapport à la cheminée plutôt que face à face — un arrangement qui réduisait la confrontation frontale, qui supposait une conversation plutôt qu'une négociation. Solran prit note du choix.

Edran Valterne l'Ancien resta debout encore un moment, regardant par la fenêtre la cour intérieure avec cette façon des gens puissants de vous laisser entrer dans leur temps plutôt que d'entrer dans le vôtre. Puis il s'assit.

— Vous avez parlé à mon fils, dit-il.

— Oui.

— Il vous a dit des choses qu'il n'aurait peut-être pas dû vous dire selon certains membres de ma famille.

— Peut-être.

— Selon moi, il a fait exactement ce qu'il devait faire. Je veux que vous le sachiez.

Solran le regarda.

Ce n'était pas ce qu'il avait anticipé entendre.

— Pourquoi me le dire ?

— Parce que je ne veux pas que vous pensiez que nous sommes une famille unifiée dans une direction. Nous ne le sommes pas. Edran est mon fils et il pense ce qu'il pense, et je l'ai laissé penser ce qu'il pense parce que le seul résultat d'empêcher les gens de penser est de produire des gens qui pensent en secret, ce qui est toujours pire.

— Vous n'êtes pas d'accord avec lui.

— Je ne suis pas d'accord avec sa façon de gérer la situation. Je suis d'accord avec sa lecture de la situation.

Solran attendit.

— Le procès d'Aurion Valdren va mal tourner pour nous, dit Edran Valterne l'Ancien avec le ton d'un homme qui énonce un fait et non une opinion. Pas ce procès-ci — ce procès-ci, nous avons les moyens de le contrôler dans les limites du raisonnable. Mais ce qui vient après ce procès. Dans deux ans, dans cinq ans, dans dix ans. Les demandes de Varek, les refus du Tribunal, les déclarations publiques — tout ça crée quelque chose que les gens de ma génération appellent un précédent d'indignation. Un moment à partir duquel les gens savent qu'une question a été posée et n'ont plus la capacité de faire semblant de ne pas savoir qu'elle a été posée.

— Et ce moment-là, vous ne pouvez pas le contrôler.

— Personne ne peut contrôler ce moment-là. On peut le retarder. On peut en limiter la vitesse. On peut s'assurer que quand il arrive, on est dans une position différente de celle des gens qui n'ont pas anticipé.

Il croisa les mains sur ses genoux.

— Je suis venu à Solenne avant le début du procès, dit-il. Pas pour le procès — pour les conditions dans lesquelles le procès se déroulerait. J'ai eu des conversations avec des gens que vous avez peut-être aussi rencontrés. J'ai lu des choses que vous avez peut-être aussi lues.

— Vous évaluez votre exposition, dit Solran.

— J'évalue comment traverser ce qui vient de la façon la moins destructrice possible — pour ma famille, certes, mais aussi pour le système. Parce que le système dans lequel nous vivons, malgré ses défauts que je ne nie pas, a produit une stabilité dont les gens ordinaires bénéficient aussi, même s'ils ne le perçoivent pas toujours de cette façon. Une destruction rapide du système ne produit pas une justice rapide. Elle produit du chaos, et dans le chaos ce ne sont pas les plus vulnérables qui gagnent.

Solran l'écoutait.

Il y avait dans ce discours quelque chose de techniquement juste et de profondément insuffisant — une façon de défendre le statu quo en utilisant les arguments de ceux qui souhaitent le changer, de parler de stabilité pour justifier la lenteur, de parler de chaos pour décourager la vitesse.

Ce n'était pas de la mauvaise foi. C'était quelque chose de plus difficile à démêler que la mauvaise foi : la bonne foi de quelqu'un qui avait passé sa vie à gérer les conséquences d'un système injuste sans jamais avoir eu à en subir les effets directs, et qui avait développé autour de ça toute une pensée sophistiquée sur la nécessité de la prudence.

— Les quarante-deux pour cent, dit Solran.

Edran Valterne l'Ancien ne bougea pas.

— Pardon ?

— Le rendement des nœuds du Bas-Croissant est de quarante-deux pour cent. Le rendement des nœuds de la Haute-Arche — même réseau, même infrastructure — est de quatre-vingt-neuf pour cent. La différence est délibérée. Elle est documentée par vos propres services de contrôle interne. Elle produit des coûts supplémentaires de maintenance et de remplacement d'équipements que les habitants du Bas-Croissant paient depuis des décennies sans savoir pourquoi. Et une fraction de ces coûts se retrouve dans vos comptes.

Un silence.

— Comment vous savez ça ?

— Les archives du Ministère ne sont pas aussi étanches qu'on le pense.

Edran Valterne l'Ancien regarda vers la fenêtre. Pas longtemps — une ou deux secondes. Puis il revint à Solran.

— Je sais ce que ces nœuds font, dit-il.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis toujours. Ce n'est pas un secret pour moi. J'ai hérité de ces concessions. Je n'ai pas choisi de les construire.

— Mais vous avez choisi de les garder.

— Oui.

— Et de ne pas les libérer.

— Libérer les nœuds asservis demande une décision du Conseil supérieur. Pas une décision familiale.

— Demander la libération des nœuds aurait demandé une décision familiale.

Il ne répondit pas immédiatement.

Solran attendit.

C'était la façon qu'il avait dans certaines conversations de laisser le silence faire ce que les arguments ne pouvaient pas faire. Un argument pouvait être contré, tourné, réinterprété. Un silence dans lequel quelqu'un avait dit ce qu'il savait être vrai et qu'il n'avait aucune réfutation valable à lui opposer — ce type de silence avait une qualité différente.

— C'est plus compliqué que ça, dit Edran Valterne l'Ancien.

— Je sais que c'est plus compliqué que ça, dit Solran. Mais « c'est plus compliqué que ça » ne change pas ce que paient les habitants du Bas-Croissant.

— Non. Ça ne le change pas.

Il le dit simplement. Sans défense supplémentaire. Comme un homme qui avait passé très longtemps à ne pas dire cette phrase et qui la disait maintenant parce que quelqu'un était dans la pièce qui ne lui permettait pas de ne pas la dire.

— Je vais vous dire pourquoi je vous ai demandé de venir, dit-il.

— Je vous écoute.

— Les Archives Fondatrices. Vous les cherchez.

— Tout le monde les cherche.

— Pas tout le monde. Trois types de gens les cherchent : ceux qui veulent les utiliser pour changer quelque chose, ceux qui veulent les trouver pour s'assurer qu'elles ne changent rien, et ceux qui les cherchent parce qu'ils savent que les deux premiers types les cherchent et qui veulent contrôler vers qui elles arrivent.

— Et vous êtes le troisième type.

— J'étais le troisième type. Jusqu'à il y a six semaines.

Solran ne bougea pas.

— Qu'est-ce qui a changé il y a six semaines ?

— Elles ont quitté mes archives.

— Vous les avez déplacées.

— Non.

— Votre fils pense que vous les avez déplacées.

— Mon fils ne sait pas que je le pense aussi. Je ne les ai pas déplacées. Quelqu'un les a prises. Je n'ai pas encore identifié qui.

— Mais vous avez une idée.

Edran Valterne l'Ancien se leva.

Il alla à la fenêtre à nouveau, les mains dans le dos, regardant la cour intérieure avec cette posture des gens qui pensent mieux en étant debout et qui ont besoin de ne pas être regardés pendant qu'ils parlent de certaines choses.

— Depuis vingt-cinq ans, dit-il, il y a un homme qui travaille dans les archives de Solenne. Pas les archives officielles — les fonds privés, les collections d'institutions, les bibliothèques des fondations. Un homme que personne ne connaît vraiment, qui n'a pas de poste officiel, qui n'a jamais publié sous son vrai nom, qui n'apparaît dans aucun registre professionnel mais que les archivistes et les bibliothécaires de cette ville connaissent tous de vue.

— Un homme qui achète du papier fait main rue de l'Estampille, dit Solran.

Edran Valterne l'Ancien se retourna.

Quelque chose traversa son visage — pas de la surprise complète, plutôt la surprise de quelqu'un qui avait supposé que l'autre en savait moins qu'il n'en savait.

— Vous l'avez trouvé.

— Nous avons trouvé sa papeterie.

— Pas lui.

— Pas encore lui.

Un moment.

— Son nom est Prevel, dit Edran Valterne l'Ancien. Orel Prevel. Soixante-quinze ans. Ancien secrétaire adjoint du Conseil supérieur de la Trame, poste qu'il a occupé de l'an 967 à l'an 984 — dix-sept ans. Il a démissionné sans raison publique. Il a disparu des circuits officiels. Et depuis, il est ce qu'il est.

Prevel.

O.P.

Pas P. — O.P.

Ou P. comme Prevel.

— Il a travaillé au Conseil supérieur, dit Solran.

— Il a travaillé au Conseil supérieur pendant dix-sept ans. Ce qui signifie qu'il a peut-être eu accès aux Archives Fondatrices dans ce cadre, ou qu'il a eu accès aux informations sur leur classement, ou aux décisions prises à leur sujet depuis l'an 847. Il sait ce qu'elles contiennent. Et depuis quarante ans, il fait quelque chose avec ce qu'il sait.

— Il prépare le terrain, dit Solran.

— Il prépare quelque chose. Je ne savais pas quoi jusqu'à ce que les archives disparaissent. Et quand elles ont disparu, j'ai fait le calcul.

— Il les a prises pour que votre famille ne puisse pas les utiliser comme moyen de pression.

— Pour que personne ne puisse les utiliser comme moyen de pression. Pour qu'elles arrivent là où elles doivent arriver dans le seul contexte qui leur permette de changer quelque chose de réel.

— Et vous n'avez pas appelé le Ministère.

Edran Valterne l'Ancien se rassit.

Il posa les coudes sur les genoux, les mains croisées, et regarda Solran avec une expression que Solran n'avait pas encore vue sur son visage — quelque chose de moins contrôlé que tout ce qu'il avait montré depuis le début de la conversation, quelque chose qu'on n'appelait pas de la vulnérabilité mais qui occupait le même espace.

— Non, dit-il. Je n'ai pas appelé le Ministère.

— Pourquoi ?

Un long silence.

— Parce que j'ai un fils qui a raison, dit-il. Et que si Prevel a pris ces archives pour que quelqu'un comme vous puisse faire quelque chose avec, je ne suis peut-être pas du mauvais côté à laisser faire.

— Et vos revenus ?

— Mes revenus.

Il dit ça comme on dit le nom d'une chose qu'on a portée longtemps et qu'on regarde pour la première fois avec le regard qu'on porte aux choses qu'on a portées trop longtemps.

— Je suis né dans cette maison, dit-il. J'ai grandi avec ces concessions. Mon père me les a transmises en me disant qu'elles étaient le fondement de la stabilité de notre famille depuis quatre générations. Il me les a transmises sans me dire ce qu'elles faisaient aux gens du Bas-Croissant. Ou peut-être qu'il ne le savait pas. Ou peut-être qu'il le savait et qu'il avait décidé que ce n'était pas le sujet.

— Vous avez fini par le savoir.

— J'ai fini par le savoir. Il y a vingt ans environ. J'ai lu le rapport Vel.

Solran ne bougea pas.

— Vous avez lu le rapport Vel, dit-il.

— Il y en avait une copie dans les archives internes du Ministère auxquelles j'avais accès à l'époque, dit Edran Valterne l'Ancien. Je l'ai lu. J'ai vu les chiffres. Et j'ai décidé de ne rien faire.

— Parce que faire quelque chose aurait coûté trop cher.

— Parce que je ne savais pas comment faire quelque chose sans détruire ce que ma famille avait construit. Ce n'est pas la même chose. L'un est de la lâcheté. L'autre est de l'impuissance.

— Et maintenant ?

— Et maintenant je suis là, dans cette pièce, à vous dire des choses que je n'ai dites à personne, parce qu'un homme de soixante ans qui a hérité d'une injustice n'a peut-être pas les mains propres mais peut peut-être choisir de ne pas les salir davantage.

La cheminée craquait doucement. Dehors, la cour intérieure était plongée dans l'obscurité de début de soirée, avec un seul réverbère allumé qui projetait une lumière jaune sur les pavés de pierre noire.

— Prevel, dit Solran.

— Oui.

— Vous savez où il est.

— Je sais où il va. Il y a une bibliothèque dans le quartier des Artes, rue du Fusain. Une bibliothèque privée qui appartient à une fondation académique, ouverte aux chercheurs accrédités. Il y passe trois après-midis par semaine depuis vingt-cinq ans. Je le sais parce que j'ai fait faire cette vérification il y a six semaines, quand les archives ont disparu.

— Et vous ne l'avez pas approché.

— Je ne l'ai pas approché. Parce que si je l'approche, il sait que je sais. Et s'il sait que je sais, il sera sur ses gardes de façon que ses gardes ne seront plus seulement contre moi mais aussi contre vous.

— Donc vous me dites où il est pour que j'y aille à sa place.

— Je vous dis où il est parce que vous êtes ceux qui peuvent faire quelque chose avec ce qu'il garde. Et parce que si quelqu'un de ma famille va le voir, les Archives Fondatrices resteront exactement là où elles sont, inaccessibles, pour toujours.

Solran se leva.

— Une question, dit-il.

— Oui.

— Pourquoi me faire confiance ?

Edran Valterne l'Ancien le regarda.

— Je ne vous fais pas confiance, dit-il. Je vous juge provisoirement compétent et provisoirement sincère. Ce qui est suffisant pour ce soir.

— Et si je ne l'étais pas ?

— Alors les Archives Fondatrices resteraient là où elles sont et rien ne changerait, dit-il. Ce qui est la situation actuelle. Ce n'est pas une mise en jeu que je ne peux pas me permettre.

Solran prit son manteau.

— Votre fils, dit-il à la porte. Il sait que vous m'avez contacté ?

— Non.

— Dites-le-lui.

Edran Valterne l'Ancien le regarda avec une expression qui n'était pas de la surprise mais quelque chose de plus rare — quelque chose qui ressemblait à la reconnaissance d'un homme qui avait oublié depuis longtemps que certaines choses simples étaient possibles.

— Pourquoi ?

— Parce qu'un père qui agit dans le dos de son fils qui a essayé de faire la bonne chose reproduit exactement ce que vous lui reprochez, à lui, de ne pas savoir faire.

Un silence.

— Je le lui dirai, dit Edran Valterne l'Ancien.

Dans la rue, la nuit de Solenne était installée pour de bon.

Kael apparut à cinq mètres, silencieux comme une ombre qui décide de se montrer.

— Bien ? dit-il.

— Prevel, dit Solran. Bibliothèque du Fusain, rue du Fusain, quartier des Artes. Trois après-midis par semaine.

— Demain ?

— Demain.

Ils marchèrent.

Solran pensait à Edran Valterne l'Ancien et à ce qu'il avait dit.

Mon père me les a transmises sans me dire ce qu'elles faisaient aux gens du Bas-Croissant.

Il pensait à la façon dont les injustices se transmettaient de génération en génération dans les familles — pas par malveillance, pas toujours par calcul cynique, mais par habitude, par normalisation, par ce processus lent par lequel ce qui est devenu ordinaire finit par paraître naturel.

Un enfant qui naît dans une maison où les revenus viennent de nœuds asservis ne voit pas des nœuds asservis — il voit sa maison, ses parents, sa vie ordinaire. Il faut un rapport Vel lu dans le secret d'un bureau, ou un fils qui pense différemment et qu'on n'empêche pas de penser, ou un homme qui arrive dans une bibliothèque avec les bonnes questions, pour que l'ordinaire commence à ressembler à ce qu'il est.

Ce n'était pas une excuse.

Mais c'était une réalité que comprendre était nécessaire pour changer. On ne changeait pas ce qu'on ne comprenait pas dans sa texture profonde. On pouvait le condamner, le combattre, le renverser — et parfois il fallait faire tout ça. Mais si on ne comprenait pas comment une injustice devenait invisible à ceux qui en bénéficiaient, on ne pouvait pas construire quelque chose qui dure à sa place.

Parce que les injustices qui durent ne durent jamais parce que leurs bénéficiaires sont tous de mauvaises personnes.

Elles durent parce qu'elles deviennent le décor.

Et changer le décor demandait autre chose que de condamner les gens qui avaient grandi dedans.

Ça demandait de leur montrer le mur.

À la résidence, il fut tard avant que tout le monde parte dormir.

Il débriefa la conversation avec Edran Valterne l'Ancien dans tous ses détails, lentement, en laissant chaque élément être pesé par les gens autour de lui. Valdene avait trois pages de notes au bout d'une heure. Lira avait déjà deux plans dans la tête — il le savait à la façon dont ses yeux bougeaient, calculant des choses qu'elle ne disait pas encore parce qu'elle attendait d'avoir plus d'éléments.

— Prevel, dit-elle quand il eut fini.

— Prevel.

— Demain.

— Demain. Bibliothèque du Fusain. On ne l'approche pas de façon visible. On l'observe d'abord. On comprend ses habitudes, son rythme, ses points d'accès. Et si c'est possible, on crée une situation dans laquelle c'est lui qui décide de nous approcher.

— Comment ? dit Jarek.

— On lui donne une raison, dit Solran. On est visibles dans la bibliothèque. On regarde ce qu'il faut regarder. On pose les questions qu'il faut poser. Et si c'est quelqu'un qui nous surveille depuis suffisamment longtemps pour savoir ce que nous avons trouvé aujourd'hui, il reconnaîtra quelqu'un qui cherche ce qu'il a.

— Et s'il ne vient pas ? dit Sylde.

— Alors on revient le lendemain.

— Avec quel temps devant nous ? dit Valdene. Le procès avance. Varek attend les documents. Séline Havran attend le bon moment. Et nous n'avons pas les Archives Fondatrices.

— Je sais.

— Le Tribunal va statuer demain sur les témoins supplémentaires. Si l'historien du droit est accepté, Varek peut introduire le contexte historique dans la salle d'audience. Si c'est refusé, on a moins de temps.

— Je sais.

— Et quelqu'un d'autre cherche Prevel, dit Kael. Pas seulement nous. Quelqu'un au Ministère, ou au Conseil, ou parmi les familles. Quelqu'un qui a su que les archives Valterne s'étaient vidées et qui cherche où elles sont allées.

— Ce qui signifie qu'on n'est peut-être pas les seuls à regarder vers la bibliothèque du Fusain demain matin.

— Ce qui signifie qu'il faut y aller vite, dit Lira.

— Demain.

— Ce soir.

Un silence.

Solran la regarda.

— Il est vingt et une heures passées.

— Je sais quelle heure il est. La bibliothèque du Fusain a un responsable de nuit pour les chercheurs accrédités. Lysandre a une accréditation permanente de l'Académie de Solenne — elle court depuis cinquante ans et elle n'a jamais été révoquée parce que personne n'y a jamais pensé.

Elle posa les yeux sur Lysandre.

Lysandre regarda Lira, puis Solran, puis la fenêtre noire de la nuit de Solenne.

— Je suis vieux, dit-il.

— Je sais.

— Il est vingt et une heures passées.

— Je sais.

— J'ai soixante-dix-huit ans.

— Et vous avez passé cinquante ans à lire des documents dans des bibliothèques à toutes les heures.

Un moment.

— C'est vrai, dit Lysandre. C'est entièrement vrai.

Il se leva avec la lenteur délibérée d'un homme qui avait décidé de faire quelque chose et qui ne voyait aucune raison d'aller vite maintenant qu'il avait décidé.

— Solran m'accompagne, dit-il. Et personne d'autre — deux personnes dans une bibliothèque privée à vingt-deux heures sont des chercheurs. Quatre sont une délégation.

— Kael à l'extérieur, dit Lira.

— Kael à l'extérieur, dit Lysandre.

La bibliothèque du Fusain était exactement le genre d'endroit qu'on imaginait pour un homme comme Prevel sans l'avoir encore rencontré.

Un immeuble de deux étages dans une rue calme du quartier des Artes, entre une imprimerie fermée et un atelier de reliure dont la vitrine montrait des spécimens de cuirs de couleur à la lueur d'une seule lampe. La plaque de laiton à l'entrée portait : Bibliothèque Carven — Fonds privé — Accès aux chercheurs accrédités.

Carven.

L'étude notariale Carven et Fils — celle qui avait représenté l'acheteur anonyme lors de la vente aux enchères des archives Dessen en l'an 901.

Solran s'arrêta devant la plaque.

— Carven, dit-il.

— Je vois, dit Lysandre.

— La bibliothèque appartient à la même famille que l'étude notariale.

— Ce qui signifie que les papiers Dessen n'ont peut-être pas été achetés pour une famille Valterne anonyme. Ils ont peut-être été achetés par la famille Carven elle-même, pour sa propre bibliothèque, et confiés ensuite à une fondation dont ils sont les administrateurs.

— Ce qui signifie que cette bibliothèque contient peut-être plus que des fonds académiques ordinaires.

— Ce qui signifie qu'Prevel, s'il vient ici trois après-midis par semaine depuis vingt-cinq ans, a peut-être accès à des choses que personne n'a encore vues.

Ils sonnèrent.

Le responsable de nuit était un jeune homme de vingt-cinq ans avec l'air préoccupé de quelqu'un à qui on avait confié quelque chose d'important et qui ne voulait surtout pas le perdre. Il vérifia l'accréditation de Lysandre avec un soin excessif pour une bibliothèque privée à vingt-deux heures, puis les laissa entrer avec la solennité d'un gardien de temple accordant l'accès à la salle intérieure.

La bibliothèque était en deux parties.

Une salle principale au rez-de-chaussée — des rangées de livres modernes, des tables de travail, une lumière propre et froide. Et au fond, derrière une porte de bois sombre qu'on avait laissée entrouverte : une autre pièce, plus petite, avec une lumière plus chaude et des rayonnages qui avaient la couleur et la texture des vieux cuirs.

Derrière cette porte, il y avait quelqu'un.

Solran s'en aperçut avant Lysandre — ou plutôt, il s'en aperçut au même moment, mais de façon différente : Lysandre sentait les présences dans les livres, Solran les sentait dans les silences.

Et il y avait un silence dans la pièce du fond qui n'était pas un silence de pièce vide.

Il s'approcha.

La porte entrouverte donnait sur une salle hexagonale d'une dizaine de mètres de côté, avec des rayonnages qui couraient du sol au plafond sur chaque pan de mur, des échelles de bibliothèque sur des rails de cuivre, une table centrale ronde en bois sombre, et une seule lampe de travail allumée dans le coin gauche.

Sous cette lampe, un homme.

Grand, maigre, légèrement courbé vers l'avant, les cheveux blancs dans une lumière qui les rendait presque lumineux. Les mains posées à plat de chaque côté d'un document ouvert, les yeux baissés sur une page que la distance ne permettait pas encore de lire.

Il n'avait pas levé la tête.

Mais Solran, dans la façon dont il tenait ses épaules — ce léger changement dans la tension d'un corps qui sait qu'il est regardé et qui décide de ne pas encore le montrer —, comprit qu'il savait qu'on était là.

— Prevel, dit Solran.

L'homme leva les yeux.

Il avait soixante-quinze ans, peut-être plus. Un visage long, les pommettes hautes, les yeux d'un gris clair qu'on rencontrait rarement — pas froid, pas distant, mais cette couleur particulière de l'acier quand il est bien travaillé, avec une nuance de profondeur dedans qui changeait selon la lumière.

Il les regarda tous les deux.

Il regarda Lysandre d'abord — avec la reconnaissance de quelqu'un qui voit un contemporain, un égal en âge et peut-être en formation.

Il regarda Solran ensuite — avec quelque chose de différent, quelque chose qui ressemblait à la fin d'une attente.

— Vous avez trouvé la note, dit-il. Et vous avez trouvé la papeterie. Et vous avez trouvé la bibliothèque.

— Oui.

— Vous avez mis moins de temps que je pensais.

— C'était peut-être prévu, dit Lysandre avec une légèreté douce.

Prevel eut quelque chose qui pouvait être un sourire — bref, contenu, de la catégorie des sourires qui surviennent chez les gens qui n'ont plus grand-chose à prouver et qui trouvent ça, de façon inattendue, agréable.

— Asseyez-vous, dit-il. Il y a beaucoup de choses à vous dire et la nuit est encore jeune.

Il rouvrit le document devant lui.

Il portait en haut de page, en lettres capitales d'une encre noire ancienne légèrement passée, une inscription que Solran lut en s'approchant :

Conventions Premières de la Trame — Série Theta — Textes fondateurs — Usage interne, non reproductible.

Il s'assit.

Lysandre s'assit à côté de lui.

Prevel posa les deux mains sur la table.

— Article premier, dit-il. « Ces conventions sont le bien commun de tous ceux qui vivent sous la Trame et ne peuvent être soustraites à leur connaissance par aucun acte d'aucune autorité. »

La lampe brûlait doucement.

Dehors, Solenne dormait dans son ignorance ordinaire, avec ses réverbères et ses rues silencieuses et ses milliers de foyers dont les équipements fonctionnaient à quarante-deux pour cent de leur capacité réelle depuis plus de deux siècles.

À l'intérieur, dans cette salle hexagonale que personne ne connaissait, un homme de soixante-quinze ans qui avait attendu le bon moment depuis quarante ans ouvrit les Archives Fondatrices à la première page.

Et commença à lire.

· · ·
Fin du Chapitre X
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