❧ Sommaire Luminar · Chapitre XVI

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Chapitre XVI

Ce qui entre dans une salle

Le matin du procès, la ville n'était plus la même ville.

La veille, le procès Aurion était une affaire de spécialistes — un mage qui avait enfreint une règle, trois lignes dans les journaux populaires. Ce matin, devant la Cour des Sessions, il y avait des gens. Pas une foule organisée, pas une émeute : des gens. Des gens du Bas-Croissant, des gens des docks, des gens qui tenaient un exemplaire plié de La Voix de Solenne comme on tient une chose dont on n'est pas encore sûr qu'elle nous appartient. Ils ne criaient pas. Ils attendaient. Et l'attente silencieuse de beaucoup de gens est, de toutes les pressions, celle qui se gouverne le moins.

Solran entra dans la salle avec une accréditation que Lira avait, cette fois, obtenue par une voie qu'elle put nommer : le Palais. C'était une autre sorte d'accréditation que les fausses du premier jour. Celle-ci disait, à qui savait lire les tampons : cet homme est regardé d'en haut.

Valdene à sa droite. Sylde à sa gauche. Et dans la section de la presse, troisième rangée, Séline Havran, qui n'écrivait pas. Elle n'avait plus besoin d'écrire. Elle avait déjà écrit. Elle était venue, ce matin, pour la seule chose qu'un journaliste fait après avoir tiré : regarder où la balle se loge.

Les lustres de métal noir, qu'on n'allumait d'ordinaire qu'à mi-puissance, brûlaient ce matin à pleine charge — quelqu'un, dans l'administration du bâtiment, avait jugé que la salle devait être digne d'être vue. Solran nota l'ironie au passage : il avait fallu que la ville apprenne ce que coûtait sa lumière pour que la justice, enfin, s'éclaire en entier.

Le président Senne ouvrit la séance d'une voix qui essayait d'être celle des autres jours, et n'y arrivait pas tout à fait.

Varek Ohlsen se leva avant même qu'on lui donne la parole.

— Monsieur le Président, dit-il, la défense dépose une demande de versement de pièces nouvelles.

— La défense a déjà déposé une telle demande, dit Senne. Le Tribunal a statué. Les Archives Fondatrices sont classifiées et—

— La défense ne demande pas le versement des Archives Fondatrices, dit Varek.

Un silence.

— La défense demande le versement de trois pièces qui, elles, ne sont classifiées par personne. Premièrement : deux objections consignées en l'an 847 par deux membres du Conseil supérieur de la Trame, opposés au classement des Archives — documents privés, provenance établie, chaîne de conservation irréprochable. Deuxièmement : un rapport de contrôle interne du Ministère, daté de l'an 915, signé du contrôleur Lirian Vel. Troisièmement : un extrait du carnet de séance du premier secrétaire du Conseil de l'an 847, où figure la motivation réelle du vote de classement.

Il posa les trois liasses sur la table de l'huissier.

— Aucun de ces documents n'est une Archive Fondatrice. Aucun n'est classifié. Chacun ne fait que parler des Archives. Le Tribunal peut interdire qu'on ouvre un livre. Il ne peut pas interdire qu'on lise ce que d'autres ont écrit à son sujet.

Solran, dans sa rangée, ne bougea pas un cil. Mais quelque chose, en lui, salua. C'était brillant. C'était exactement le bon ordre. Varek n'attaquait pas le mur — il faisait entrer dans la salle tout ce qui décrivait le mur, jusqu'à ce que le mur, sans avoir été touché, devienne le seul objet visible de la pièce.

Senne regarda à sa droite. Puis à sa gauche.

À sa gauche siégeait Dael Morven.

Quarante-huit ans. Réputé intègre par tous ceux qui l'avaient fréquenté. Présent, au premier jour, à une réunion préliminaire à laquelle rien ne l'obligeait — et personne n'avait jamais su pourquoi. Solran le sut à cet instant précis, en voyant l'homme se pencher légèrement en avant : Morven était venu à cette réunion, des semaines plus tôt, parce qu'il avait senti que quelque chose n'allait pas et qu'il voulait le voir de ses yeux. Il n'était pas un complice qui surveillait. C'était un juste qui doutait.

Et un juste qui doute finit toujours, un jour, par cesser de douter.

— Les pièces sont recevables, dit Morven.

Senne tourna la tête vers lui, lentement.

— Le Tribunal délibérera de la recevabilité, dit Senne.

— Le Tribunal est composé de trois voix, dit Morven, sans élever la sienne. La mienne dit recevable. Si les deux autres disent non, qu'elles le disent. Mais qu'elles le disent maintenant, à voix haute, devant cette salle — et que le greffe note lequel des magistrats a refusé qu'on lise un rapport du Ministère sur les inégalités de la Trame, le matin où la ville entière vient de l'apprendre par le journal.

Le silence, cette fois, eut une texture nouvelle.

Parce que c'était fait. Morven venait de transformer le refus en signature. Refuser les pièces, désormais, ce n'était plus appliquer une procédure : c'était se nommer, devant trois cents témoins et une ville derrière eux, comme l'homme qui n'avait pas voulu qu'on sache. Senne avait passé sa carrière à ne jamais avoir à se nommer. On venait de lui retirer ce luxe.

— Les pièces sont versées, dit-il enfin.

Et dehors, à travers les hautes fenêtres, comme si la ville avait entendu sans entendre, la rumeur monta d'un cran.

On lut le rapport Vel à voix haute. Quarante-deux contre quatre-vingt-neuf. Même réseau. Différence délibérée. Signé d'un homme qu'on avait muté pour avoir refusé de mentir.

On lut l'objection de Miral Senne — et la salle entière, et le président lui-même, entendit le nom de famille rebondir contre les murs : Senne, il y a cent dix-huit ans, qui avait écrit que la stabilité d'un système construit sur une injustice documentée n'est pas une stabilité à protéger. Personne ne dit que c'était un aïeul. Personne n'eut à le dire. Le président Orvald Senne baissa les yeux sur ses mains, et ce fut le geste le plus éloquent de la matinée.

On lut l'objection de Tauren Aldric, et son article premier : Ces conventions sont le bien commun de tous ceux qui vivent sous la Trame et ne peuvent être soustraites à leur connaissance par aucun acte d'aucune autorité.

Et quand le greffier eut fini de lire cette phrase, il se passa la chose que Varek avait attendue pendant cinquante ans de pratique sans jamais oser l'espérer.

Aurion Valdren se leva.

Il n'en avait pas le droit. L'accusé ne parle que lorsqu'on l'interroge. Mais il se leva, dans sa tenue grise, voûté des épaules, les yeux intacts, et personne — ni l'huissier, ni le président, ni les gardes — ne trouva en soi l'autorité de le rasseoir. Il y a des silences qu'aucun règlement ne franchit.

— Je n'ai pas corrigé un nœud, dit Aurion.

Sa voix était basse, sèche, sans une once de théâtre.

— On me juge pour avoir corrigé un nœud de Trame dans le Bas-Croissant. Ce n'est pas ce que j'ai fait. Ce que j'ai fait, c'est lire l'article premier. Et constater qu'il était violé chaque jour, légalement, par les gens chargés de le faire respecter. Je n'ai pas enfreint le droit. J'ai obéi à un droit plus ancien que celui qu'on m'oppose. Vous pouvez me condamner pour ça. Mais vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas pour quoi vous me condamnez.

Il se rassit.

Et Solran, dans sa rangée, comprit qu'Aurion venait de faire, dans une salle d'audience, exactement ce que lui-même avait failli faire dans la cour brûlée du Fusain : tenir une vérité sans la transformer en arme. La poser, et la laisser peser de son seul poids. Aurion n'avait pas crié. Aurion n'avait pas accusé. Aurion avait nommé. Et nommer, quand toute une ville écoute, est l'acte le plus tranchant qui soit.

Le président Senne suspendit la séance.

Ce n'était pas une défaite. Les hommes comme Senne ne sont jamais vaincus dans une salle — ils se replient pour gagner ailleurs. Mais en se levant, en quittant l'estrade par la porte latérale, il jeta vers la section de la presse un regard que Solran intercepta, et ce regard ne disait pas la colère. Il disait le calcul. Senne ne se demandait plus comment étouffer l'affaire. Il se demandait à quel prix on pouvait encore la contenir.

Dans le couloir, pendant la suspension, un homme attendait Solran.

Il ne s'était pas présenté à l'audience. Il n'avait pas eu à y être. C'était un homme de soixante ans, sobre, immense d'une façon qui n'avait rien à voir avec la taille, vêtu du gris sans ornement de ceux qui n'ont besoin d'aucune couleur pour qu'on s'écarte. Solran ne l'avait jamais vu. Il sut pourtant, à la manière dont le couloir s'était vidé autour de lui, qui il était.

Le Conseil supérieur de la Trame venait de décider que l'affaire méritait, enfin, qu'on lui envoie un visage.

— Seigneur Lyskar, dit l'homme. Mon nom ne vous dira rien et c'est très bien ainsi. Je parle pour le Conseil. — Il inclina à peine la tête. — Vous avez gagné la matinée. Je suis venu vous parler de l'après-midi. Et de tout ce qui vient après l'après-midi. Accordez-moi un quart d'heure. Vous ne le regretterez pas — ou si vous le regrettez, ce sera d'avoir compris trop de choses, ce qui est un regret de riche.

Solran regarda l'homme gris.

Derrière lui, par les portes entrouvertes de la salle, on entendait encore la ville. Devant lui, le visage tranquille de l'institution qui avait, pendant cent dix-huit ans, décidé de ce que cette ville avait le droit de savoir.

— Un quart d'heure, dit Solran.

Et il suivit l'homme gris dans une pièce sans fenêtre, là où, depuis toujours, on règle ce que les salles d'audience n'ont que la permission de mettre en scène.

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Fin du Chapitre XVI
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