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Prologue

La nuit sans marteaux

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Les forges de Khar-Drann ne s'arrêtaient jamais.

C'était la première chose qu'apprenaient les étrangers, et la seule dont ils se souvenaient. Jour et nuit, depuis des siècles, le martèlement montait des bas quartiers jusqu'aux remparts de fer noir, si régulier qu'on ne l'entendait plus, comme on n'entend pas son propre cœur. Les enfants naissaient dedans. Les vieux s'endormaient dessus. Quand un homme de Khar-Drann voyageait au loin, ce n'étaient ni les montagnes ni les siens qui lui manquaient d'abord : c'était le bruit.

Sous le bruit, il y avait la Trame.

Toute chose en était tissée, la pierre comme le fer, et les hommes aussi. Chacun en portait sa part, plus ou moins grande, et personne n'y pensait plus. Quelques-uns la sentaient mieux que les autres. Ceux-là vivaient plus longtemps.

Khar-Drann l'avait mise au labeur comme on met un fleuve à tourner des roues : le métal restait en fusion sans qu'on brûle une bûche ; en hiver, jusque sous les pas, la chaleur montait des dalles. La ville en tirait le meilleur acier du monde connu depuis six cents ans, et depuis six cents ans elle avait le même roi.

Le royaume comptait mille ans et deux souverains, ce qu'aucun autre ne pouvait dire. Ailleurs on héritait, on épousait, on empoisonnait. Ici la couronne ne se transmettait pas : elle se prenait à mains nues, dans une joute, et seulement quand elle était vacante. Draneth avait fondé le royaume et gardé la couronne jusqu'au jour où il était tombé debout, l'arme encore à la main, contre une chose qu'on ne tranche pas. Rhaeldor l'avait prise après lui, contre tous ceux qui la voulaient aussi. Aucun homme vivant n'avait vu la couronne changer de tête, aucun n'avait vu Rhaeldor perdre quoi que ce soit, et l'on avait fini, sans s'en apercevoir, par confondre les deux choses.

Il était trois heures du matin quand la générale Vaarka Holn monta chez le roi, et elle était de mauvaise humeur.

On n'arrive pas chez Rhaeldor comme on arrive chez un homme. Le dernier tiers de la tour lui appartenait en entier : trois volées d'un escalier assez large pour qu'on y monte à quatre de front, un palier de garde, puis la salle d'audience haute où l'on recevait les royaumes. Dallée de fer noir et vide de meubles, elle pouvait tenir deux cents personnes debout. C'est au fond de cette salle, derrière une seule porte, que le roi du Nord dormait.

Vaarka avait sous le bras trois rapports qui ne pouvaient pas attendre le matin, et derrière elle une journée de dix-huit heures. Les banquiers Obrel réclamaient leur intérêt avec une politesse qui sentait la menace. Le prince Ivar avait encore fait fermer une halle sans en avertir personne. Et sur la frontière de l'est, un capitaine trop jeune avait déplacé sa compagnie de l'autre côté d'une borne. Ce n'était pas encore une faute ; dans deux jours, quand le voisin l'aurait écrit à sa capitale, ce serait une frontière déplacée.

Rien de tout cela n'était grave. Elle avait servi quatre-vingts ans sous cet homme ; elle connaissait la différence entre ce qui est grave et ce qui est seulement urgent. Son roi voulait qu'on le réveille pour l'urgent. Le Roc du Nord était le seul roi de sa connaissance à préférer une mauvaise nouvelle fraîche à une bonne nouvelle reposée.

Sous ce règne, elle était la septième à tenir ce poste. Les six autres étaient tombés, presque tous en campagne, du temps où le royaume en faisait encore ; elle était la première à durer assez longtemps pour vieillir dedans.

Au fond de la salle, les deux gardes la virent entrer, se mirent au garde-à-vous et lancèrent d'une seule voix, assez fort pour que le fer noir des dalles la renvoie :

— Générale !

C'était l'usage. Ce n'était pas pour l'annoncer : c'était pour que toute la tour sache qu'elle était là. Elle leur rendit leur salut d'un mouvement de tête et ne s'arrêta pas.

— Depuis quand la porte est-elle fermée ?

Les deux hommes échangèrent un regard.

— Depuis minuit, Générale. Le roi est monté seul et a fermé derrière lui.

Elle s'arrêta. Le mot avait fait, quelque part sous ses côtes, un très petit bruit.

— Fermé, répéta-t-elle. À clef, ou fermé ?

— Nous ne savons pas, Générale. Il n'a pas rouvert.

— Vous avez entendu quelque chose ?

— Non, Générale.

— Rien du tout ? Une chaise, un pas, une voix ?

— Rien du tout. Le plus jeune des deux regardait droit devant lui, et sa mâchoire travaillait. On s'est dit qu'il dormait.

Elle n'avait jamais vu Rhaeldor fermer cette porte. C'était un homme qui gouvernait battant ouvert, qui recevait ses maréchaux en bras de chemise et ses paysans dans la même pièce. Il disait que le jour où un roi a besoin d'un mur entre lui et les siens, il faut lui reprendre la couronne avant qu'il s'en aperçoive.

Elle frappa. Deux coups, du dos des phalanges, comme elle avait toujours frappé.

Rien.

D'habitude, au premier coup, il était déjà debout, et lui prenait les rapports des mains en lui disant de s'asseoir, qu'elle montait trop vite pour son âge. Il trouvait ça drôle, à chaque fois.

Elle frappa encore, plus fort.

— Mon roi.

Vaarka attendit le temps qu'il faut pour qu'un homme se lève, puis le temps qu'il faut pour qu'un homme se lève de mauvaise grâce, et ce temps passa aussi. Puis elle posa la main sur le loquet.

Cette porte, la dernière, celle du fond de la salle d'audience, n'était pas une porte ordinaire, et tout Khar-Drann le savait.

Sa serrure avait été coulée en même temps que la tour, et pendant que le métal refroidissait, on y avait noué de la Trame, fil à fil. Le mécanisme, dessous, ne servait presque à rien : ce qui tenait cette porte n'était pas le verrou, c'était la rune. On ne la forçait pas, on n'en faisait pas de double, et depuis six siècles rien ne l'avait ouverte contre sa volonté.

Vaarka poussa le loquet, et elle comprit par la main avant de comprendre par la tête.

Le loquet joua. Librement, tout du long, jusqu'au bout de sa course, avec ce jeu mou qu'a un loquet qui ne retient plus rien : la serrure était ouverte. Le mécanisme avait lâché, ou on l'avait lâché de l'intérieur.

Et le battant ne bougea pas d'un cheveu.

C'était l'inverse exact de ce qui devait arriver. Une porte de Khar-Drann se ferme par sa rune et s'ouvre par sa serrure. Celle-ci avait la serrure ouverte, et quelque chose d'autre la tenait.

La générale recula d'un pas, regarda le bois, et n'y trouva rien qu'un battant fermé.

— Va chercher Volk, dit-elle. Toi, tu ne bouges pas d'ici.

Dren Volk arriva en chemise, la barbe encore pleine de sommeil, avec la caisse qu'il emportait sur les chantiers. Maître forgeron de Khar-Drann : personne dans ce royaume ne connaissait mieux ce qui tient et ce qui cède. En trente secondes, Vaarka lui dit ce qu'elle savait, serrure comprise, et ce qu'elle voulait, et rien de plus : la porte ouverte, avec ses outils, tout de suite.

Il y passa un quart d'heure.

Il commença par la barre, puis le coin de fer, puis les deux pinces gravées qui ouvraient les portes scellées des halles quand un contremaître perdait sa clef. Les pinces mordirent dans le vide. Le coin ressortait du montant chaque fois que Volk pesait dessus, doucement, sans violence, comme une main qui écarte une main. À deux mains, il reprit la barre, s'arc-bouta, et tira jusqu'à ce que le manche plie ; le battant ne céda rien.

Il finit par reculer. Sa chemise lui collait au dos, il avait le souffle court, et il resta un moment à regarder le bois comme on regarde quelqu'un qui vous a menti.

— Ça ne vient pas du dehors, Générale.

— De l'intérieur, alors.

— De l'intérieur. Il posa la paume à plat sur le bois, la retira aussitôt, et s'essuya la main sur sa cuisse sans s'en rendre compte. Ça tient tout seul, et ça tient mieux que tout ce que j'ai dans ma caisse.

— Alors ?

— Alors je ne comprends pas, Générale. Il regarda sa barre tordue, puis le battant. Au premier coup, ça m'a repoussé comme un mur. Au dernier, ça m'a repoussé comme une main fatiguée. Ça tient encore. Mais ça tient moins qu'il y a un quart d'heure.

Vaarka regarda le battant, et posa enfin la question à voix haute.

— Qu'est-ce qui peut tenir une porte de l'intérieur ?

— Un homme, dit Volk. Un homme qui pousse dessus, ou qui a mis quelque chose en travers.

— Le roi a sept cents ans, Volk, et il ne m'a pas répondu.

Volk se tut. Il ramassa sa caisse, il alla se mettre de côté, et ce simple geste, chez un homme qui ne reculait devant aucun ouvrage, dit à tous ce qu'aucun d'eux n'avait encore voulu penser.

Personne ne parla pendant quelques secondes. Dans une salle vide où l'on entend tomber une clef d'un bout à l'autre, et où deux cents personnes peuvent tenir debout sans se toucher, ils étaient quatre à écouter une chambre, et la chambre ne faisait aucun bruit.

Aucun bruit. Pas un pas, pas une braise, pas une respiration.

— Poussez-vous, dit Vaarka.

Sans se presser, elle décrocha les gantelets de sa ceinture.

On l'appelait au Nord « la main lourde », et ce n'était pas pour ses poings. Vaarka Holn ne lisait pas la Trame comme un érudit : elle la prenait, comme on prend un adversaire par le col. Khar-Drann comptait un collège entier d'hommes capables de graver une rune, et une seule femme capable de s'en passer. Les gantelets ne lui donnaient rien qu'elle n'avait déjà. Ils lui permettaient seulement de le donner d'un coup.

Elle les ferma sur ses poings. Le métal but la Trame qu'elle lui tendait, se mit à chauffer contre ses doigts, et les runes des murs, jusqu'à trois volées plus bas, pâlirent ensemble comme si on leur retirait l'air.

Volk recula encore, et emmena un garde avec lui par la manche.

Elle frappa.

Une seule fois, en plein cœur du battant, et ce qui sortit de son poing n'eut pas le temps d'être vu. Le bois ne se fendit pas : il cessa d'exister à l'endroit du coup. Des siècles de chêne noirci partirent en éclats jusqu'au fond de la chambre et jusqu'à l'autre bout de la salle d'audience, et le linteau sauta de son logement. Sur les dalles, le souffle courut, revint des murs, repartit, et mit un temps déraisonnable à mourir.

Puis il n'y eut plus rien que de la poussière qui tombait, et un trou où il y avait eu une porte.

La serrure était par terre, en trois morceaux gris. La rune qu'on avait nouée dedans s'était vidée d'un seul coup en cédant. Le fer avait la couleur de n'importe quel fer.

Une main contre le montant arraché, elle resta une seconde à souffler. Ses gantelets fumaient. Elle avait quatre-vingts ans de service dans les bras, et elle venait de tout y mettre, pour une porte.

Puis elle leva les yeux.

Ce qu'elle sentit en entrant, elle le sentit au creux de la poitrine avant de rien voir, et ce n'était pas le froid.

Elle s'attendait à un mort. C'était pire : plus rien n'y vivait, et la pièce elle-même avait cessé.

Une chambre de Khar-Drann n'est jamais éteinte. Les runes du linteau tiennent le linteau ; celles du sol tiennent le sol ; celles qui courent au bas des murs tiennent cette tour debout depuis qu'on l'a bâtie, et chacune porte une veilleuse grosse comme un ongle qui dit qu'elle travaille. On grandit là-dedans sans jamais y penser.

Toutes étaient noires.

Pas brisées : elle avait vu des runes brisées ; cela laisse des bords, des éclats, une colère dans la pierre. Celles-ci étaient intactes, et vides. On leur avait pris leur Trame et on avait laissé le dessin.

Une porte lui avait coûté tout ce qu'elle avait dans les bras et tout ce que ses gantelets pouvaient rendre. Ici, plusieurs centaines de runes avaient été vidées, et aucune n'était cassée.

La générale fit le calcul, et le résultat n'entrait pas dans le monde qu'elle connaissait. Elle le refit. Il ne changea pas. Puis elle le rangea où elle rangeait les choses dont elle s'occuperait quand elle aurait le temps, et elle avança.

Au milieu de la pièce, elle s'arrêta. Il y avait autre chose.

Le vide avait une forme. En se retournant, elle vit les runes de la salle reprendre vie à mesure qu'on s'éloignait de la chambre, en cercle, comme la glace redevient épaisse quand on s'éloigne d'un trou. Et le centre de ce cercle, elle le vit avant de vouloir le voir, n'était pas le fauteuil du roi. Il se trouvait à trois pas devant le fauteuil, sur le tapis, à l'endroit où l'on se tient quand on parle à un homme assis.

Il n'y avait rien, à cet endroit. Quelqu'un s'était tenu là, debout, devant un roi assis, le temps qu'il faut pour vider une chambre. Et la laine, sous ses pieds, n'était pas foulée.

Partout ailleurs, la pièce disait la même chose que les murs. La cheminée était froide et les bûches effondrées en cendre grise, sans une braise dessous ; un feu de chêne tient jusqu'au matin, tout enfant de Khar-Drann l'apprend en apprenant à charger un âtre, et celui-là s'était éteint en moins d'une heure. Sur la table, cinq chandelles neuves avaient brûlé jusqu'à la coupelle, toutes les cinq, et s'étaient éteintes au même instant ; il n'en restait que cinq ronds de cire dure, tous du même diamètre.

On n'allume pas cinq chandelles pour se coucher. On en allume une. Cinq, c'est la lumière qu'on fait quand on veut voir le visage de quelqu'un.

Le roi était assis dans son fauteuil, tourné vers la porte.

Pas vers le feu, comme il le faisait tous les soirs de sa vie. Vers la porte. Il avait tiré son fauteuil lui-même, il s'était assis face à la porte, et il avait attendu.

Vaarka fit deux pas, et s'arrêta d'elle-même.

Il n'y avait pas de sang. Il n'y avait rien : pas une déchirure au vêtement, pas une marque au cou, pas une écorchure aux mains, pas une goutte sur le tapis de laine claire qui venait du sud et qu'il aimait trop pour un homme du Nord. Elle chercha, avec l'application d'une femme dont c'était le métier, et ne trouva pas une seule entaille sur ce corps.

Il avait les yeux ouverts.

Elle avait vu beaucoup de visages de morts, et elle en connaissait le répertoire, qui est plus pauvre qu'on ne croit : la surprise, la douleur, la colère, et le plus souvent rien.

Celui-là avait eu peur.

Vaarka Holn resta devant lui sans pouvoir avancer. Elle l'avait vu recevoir une charge de cavalerie à pied, seul, sur un pont, en riant. Elle l'avait vu apprendre la mort de sa femme et finir la séance. Elle avait vu son visage sous la pluie, sous le sang, sous des nouvelles qui auraient plié n'importe qui, et il n'avait jamais eu cette expression-là, pas une fois, pas une seconde.

Qu'est-ce qu'on a pu lui montrer ?

Et il n'avait pas crié. Elle le savait déjà : les deux gardes, en poste depuis minuit, l'auraient entendu. Un homme qui se bat appelle. Celui-là avait serré les dents et n'avait pas appelé : il l'avait décidé.

Puis Vaarka baissa les yeux sur les mains du roi.

Les accoudoirs du fauteuil étaient en chêne. Du chêne noirci, dans lequel des siècles d'un seul homme n'avaient réussi à creuser qu'un peu de poli à l'endroit des paumes. Rhaeldor avait broyé les accoudoirs. Le bois était éclaté sous ses dix doigts, fendu jusqu'à l'âme, comme si l'on y avait serré un étau jusqu'à la rupture. Il s'était tenu là, il avait tenu contre quelque chose, il avait serré ces deux morceaux de bois de toute sa force ; et le bois avait cédé, et lui n'avait pas lâché.

Assis, seul, sans bouger de son fauteuil, il s'était battu.

Alors elle fit ce qu'il ne fallait pas faire, et qu'aucune discipline au monde n'aurait pu l'empêcher de faire : elle prit son roi par les épaules pour le relever.

Il vint tout de suite.

Sans effort, sans poids, sans rien qui résiste : elle avait empoigné les épaules d'un homme de six pieds et elle souleva ce qu'on soulève en prenant un manteau par le col. Il n'y avait plus rien dessous. Sous la chemise, sous les paumes de Vaarka, tout ce qui avait fait le Roc du Nord glissa et se répandit au-dedans, lentement, comme un sac qu'on remue, et pas un fil du vêtement ne se déchira.

Vaarka Holn lâcha, et recula d'un pas.

Elle avait retourné des centaines de morts ; elle en avait porté sur son dos ; elle en avait recousu de ses mains, à la lampe, quand il n'y avait plus personne pour le faire. Elle n'avait jamais rien tenu de pareil. Ce qui était assis dans ce fauteuil avait le visage de son roi, ses mains, sa chemise, et ce n'était plus qu'une enveloppe. On avait bu l'homme comme on avait bu les murs, dans le même geste, et on l'avait reposé en ordre, et du dehors cela ne se voyait pas.

Pour se reprendre, il lui fallut s'appuyer au dossier. Puis elle remit le roi droit, et prit le temps de corriger l'angle de sa tête, parce que c'était la seule chose qu'elle pouvait encore faire pour lui.

Sur le linteau arraché, tombé en travers du seuil, la devise était gravée, comme au fronton de chaque forge de la ville. Les enfants de Khar-Drann l'apprennent avant leur propre nom. On leur explique qu'elle parle du métal, et c'est vrai. Un acier qui plie est un acier qu'on a mal fait.

Le fer plie. La pierre cède. Nous, non.

Elle la relut, et elle la lut pour la première fois. Puis elle regarda Rhaeldor.

Ressortie dans la salle, la générale donna ses ordres, sans hausser la voix, du ton dont elle rangeait une compagnie.

Au plus jeune des gardes, d'abord, parce que c'était le plus pressé : le prince Ivar dort deux tours plus loin. Tu cours. Tu entres sans frapper et tu vérifies qu'il respire. S'il respire, tu restes à sa porte et tu ne bouges plus. S'il ne respire pas, tu cries.

Le garçon la regarda une demi-seconde de trop, comprit ce qu'on venait de lui dire, et partit si vite qu'on l'entendit tomber deux fois dans l'escalier.

Au second : réveiller le maître d'armes de la tour et lui dire de faire ouvrir les chambres. Toutes. Le chancelier, les maréchaux, les maîtres de guilde, les Obrel logés à l'aile basse. On entre, on regarde, on ressort. Personne ne dort seul cette nuit.

À Volk : personne n'entre ici, personne ne touche à ce qui reste de cette porte, et tu restes devant jusqu'à ce que je te relève.

— Je ne bouge pas.

Le maître forgeron ne demanda rien d'autre. Il alla se placer dans l'encadrement crevé, dos à la chambre, sa caisse contre le pied.

Et le dernier, elle le donna au vide, parce qu'il n'y avait plus personne à qui le donner : qu'on aille chercher ceux qui savent. Les prévôts pour ce qui touche aux hommes, le collège des graveurs pour les runes, et ceux qui savent saisir la Trame eux-mêmes, s'il en restait un seul autre dans le royaume. Qu'on les réveille, qu'on les monte, et qu'ils regardent cette pièce avant le jour, avant qu'on commence à la déranger.

Puis elle s'assit sur la première marche de l'escalier, parce que ses jambes venaient de le décider pour elle et qu'on ne discute pas avec ses jambes à son âge. Elle resta là le temps que les autres arrivent.

Elle pensa à ce qu'elle allait dire à Ivar, et ne trouva rien. Elle pensa aux Obrel et à leur intérêt, et à ce que feraient les royaumes voisins quand ils sauraient. Elle pensa qu'un royaume qui n'avait jamais vu mourir son roi ne savait plus comment on s'y prenait, et que la paix du monde tenait depuis trois cents ans parce qu'un homme, au Nord, ne bougeait pas. La couronne est vacante pour la deuxième fois en mille ans. Qui va se présenter ? Elle pensa enfin qu'on lui demanderait pourquoi elle était montée à trois heures du matin.

Le chancelier arriva le premier. Il regarda par la porte, dit le nom du roi une fois, à voix basse, et ne le redit pas.

Avant quatre heures, ils étaient onze dans la salle.

— Générale. Le chancelier avait les mains vides et ne savait pas où les mettre. Qui décide, maintenant ?

— Personne. C'est bien le problème.

Vaarka décida, parce que personne d'autre ne le faisait et que le royaume n'attendrait pas le jour.

D'abord, les hérauts. Tous. Sur toutes les routes, vers toutes les maisons du monde, jusqu'aux plus humbles, jusqu'aux fiefs dont personne au Nord n'avait jamais entendu le nom. Là-bas, les seigneurs apprendraient d'un seul coup qu'un roi était mort, et que le Nord savait leur nom. La générale exigea la cire noire, qu'on gardait dans un coffre, et que des générations de chanceliers avaient prise en charge sans jamais s'en servir.

Ensuite, la chambre. On y monterait le lit de parade, on laverait le roi, on l'habillerait de gris et de rouge, et personne n'entrerait que les deux femmes qui le servaient depuis toujours. Elle ajouta, du même ton, qu'on descendrait le fauteuil aux ateliers et qu'on en remonterait un autre. On ne laisse pas un siège brisé dans la chambre d'un roi qu'on veille. Le chambellan nota.

Puis ce fut le tour des forges.

Croyant avoir mal compris, le maître fondeur le lui fit répéter.

— Toutes, Générale ? Les basses aussi ?

— Toutes.

Alors, l'un après l'autre, en remontant les quartiers depuis le fleuve, les marteaux se turent.

Cela prit un peu moins d'une heure, et le jour se leva là-dessus. Et à mesure que le bruit s'éteignait, les gens de Khar-Drann sortaient sur le pas de leur porte, sans manteau, dans le froid, et levaient les yeux vers la tour ; car il y a des choses qu'un peuple comprend avant qu'on les lui dise. Les vieux ôtèrent leur bonnet. Les enfants demandèrent pourquoi on n'entendait plus rien, et personne ne sut leur répondre.

Le silence tint toute la journée.

Pour la première fois de mémoire d'homme, la nuit tomba sur Khar-Drann en silence.

Et très loin au sud, à des semaines de cheval, sur une colline que les voyageurs longeaient sans la voir, une maison dormait encore. Les hérauts étaient déjà en route.

· · ·
Fin du Prologue