❧ Sommaire Luminar · Chapitre III

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Chapitre III

Le bal des apparences

Il y a des lieux qui font semblant d'être autre chose que ce qu'ils sont.

Les réceptions de familles à Solenne étaient de ceux-là. On les appelait dîners, soirées, réunions informelles, selon le niveau de prétention qu'on souhaitait afficher. On y parlait de littérature, d'architecture, de la saison de l'opéra, des derniers jugements de la Cour des Sessions — avec cette aisance parfaite des gens qui ont appris à emballer les choses sérieuses dans du papier léger. Mais sous les robes, sous les costumes, sous les sourires polis, se déroulait quelque chose de plus vieux et de moins innocent : une évaluation permanente. Qui est-il. Que veut-il. Combien vaut-il. Peut-on s'en servir. Peut-il nuire. Ces questions-là ne se posaient jamais à voix haute. Elles vivaient dans les regards qui s'attardaient une demi-seconde de trop, dans les questions glissées entre deux plaisanteries avec l'art des chirurgiens qui incisent sans qu'on sente le couteau.

Solran connaissait tout cela par les livres. Ce soir, il allait l'apprendre par les gens. Et il en connaissait déjà la différence — depuis deux jours, depuis la femme sur ses marches, depuis le garçon au réverbère, depuis ce en théorie lâché par Lysandre dans l'air d'une voiture comme une pierre dans une mare.

Sylde entra dans son bureau à dix-sept heures précises, deux tenues sur le bras. Mais ce n'étaient pas des vêtements qu'elle apportait : c'étaient deux façons d'être dans une pièce, deux soirées possibles, qu'elle posa sur le dossier de la chaise comme on pose deux arguments sur une table.

— Version une, dit-elle. Sobre. Héritier de province en visite. Tu passes inaperçu, personne ne te prend au sérieux avant la troisième phrase.

— Et l'autre ?

— Présence légère mais réelle. Du rang, sans en faire une religion. Tu attires les curieux sans réveiller les ambitieux. — Elle inclina la tête. — Le registre le plus difficile. Il faut savoir exactement combien montrer. Trop peu, on t'ignore. Trop, on t'attaque.

— Et toi, tu le tiens comment ?

— Naturellement, dit-elle, de ce sourire de côté qui ne disait jamais si c'était de la fierté ou de l'ironie.

La tête de Valdene apparut dans l'embrasure, carnet sous le bras, les yeux verts déjà tournés vers le problème d'après.

— Version deux, dit-elle, sans qu'on lui eût rien demandé.

— Tu écoutais depuis le couloir ?

— J'entends toujours tout. Version deux laisse la main sans la montrer ; version une perd du temps. — Le stylet courait déjà. — La voiture part dans quarante minutes. Les Rhenmar : trois enfants adultes, deux alliés à la Cour des Sessions, une dette Obrel impayée depuis dix-neuf ans, un cousin marié à la seconde secrétaire du Ministère. Ils cherchent un allié neuf pour faire oublier la dette ; ils ont peur du procès Aurion, dont un de leurs contrats dépend ; le fils aîné, Davan, est impulsif et veut briller ; et la mère, Ilse, est celle qui décide vraiment.

— C'est donc la mère qu'il faut convaincre.

— Non. — Le stylet s'arrêta, une fraction de seconde. — C'est la mère qu'il ne faut pas perdre. Ce n'est pas la même chose.

Elle disparut avec la même économie qu'elle avait apportée. Sylde regardait la porte vide avec le sourire qu'elle réservait aux gens qu'elle admirait sans le dire.

— Elle a toujours raison sur ces nuances-là.

— Je sais, dit Solran. C'est ce que j'ai dit de Lira ce matin. J'ai beaucoup de gens insupportables autour de moi. C'est sans doute bon signe.

Il prit la veste de droite.

Ils partirent à cinq. Kael au volant, Jarek devant, bras croisés, les yeux mi-clos de cet homme qui ne dort pas mais s'économise. À l'arrière, Solran entre Sylde et Valdene, dont le stylet n'arrêtait pas. La ville défilait dans le soir qui tombait, les réverbères s'allumant un à un, les façades prenant leurs lumières de nuit comme autant de scènes de théâtre en attente de leur public.

Ce fut Valdene qui rompit le silence, sans lever les yeux.

— Trois autres familles, au moins. Les Valterne, certain. Les deux autres, je les ai dans les cinq premières minutes.

— Trois, dit Sylde.

Valdene leva les yeux d'un millimètre. — Cinq.

— Tu lis les voitures garées. Moi, les gens qui en descendent. C'est plus rapide.

Un silence d'un battement. — Trois, concéda Valdene en retournant à son carnet. Sous réserve.

— Si vous avez raison toutes les deux, dit Jarek sans se retourner, on le saura dans combien de temps, exactement ?

— Deux minutes, dit Sylde.

— Deux et demie, dit Valdene.

— Je note, dit Jarek. Il ne nota rien, mais sourit sous sa moustache, ce qui chez lui valait une ovation.

Solran les regarda l'une après l'autre. C'était cela aussi, une équipe : pas l'accord permanent, la friction qui affine sans jamais entamer. Il y avait, dans cette berline qui roulait vers une fosse pleine de sourires, plus de tendresse qu'il n'en trouverait de toute la soirée. Il s'en arma comme d'un manteau.

— Une dernière chose, dit Kael, au volant, qui n'avait rien dit depuis le départ. Sa voix tomba dans l'habitacle comme une pierre dans l'eau calme. — Ce soir, tu vas être bon. Tu vas trouver ça facile, et tu auras raison de le trouver facile.

Solran le chercha dans le rétroviseur. — C'est un reproche ?

— Un avertissement. — Les yeux bruns revinrent à la route. — Le jour où tu commenceras à aimer ça, préviens-moi. C'est tout ce que je te demande.

Personne ne répondit. La phrase resta dans la voiture, à sa place. Solran ne sut pas tout de suite pourquoi elle le gênait — ni pourquoi, surtout, il n'était plus très sûr d'en être encore incapable.

La demeure des Rhenmar, dans les Arches-Hautes, était belle d'une beauté installée, tranquille, un peu lasse de ses propres qualités. Sylde et Valdene descendirent sans se concerter, se plaçant de chaque côté de Solran avec ce synchronisme d'une équipe qui n'a pas besoin de se parler. Kael prit l'angle qui voyait l'entrée. Jarek prit le périmètre et disparut dans le soir. Dans les deux premières minutes, Sylde identifia trois familles ; Valdene deux et demie, la troisième confirmée trente secondes plus tard. Aucune ne le signala à l'autre : elles le savaient déjà.

Le valet les accueillit avec la politesse froide des maisons qui reçoivent trop.

— Monsieur Lyskar ? Madame Rhenmar vous attend.

Le salon avait reçu une attention particulière avant la soirée. Trop particulière. Fleurs imposantes, cadres larges, buffets dressés avec une précision démonstrative — tout cela beau, soigné, et révélateur : car le maximum est généralement la marque de ceux qui doutent un peu de l'effet qu'ils produisent et compensent par le volume ce qu'ils sentent manquer en profondeur. Le manoir où Solran avait grandi n'avait jamais fait le maximum. Il n'en avait jamais eu besoin.

Une trentaine de personnes, en formations spontanées : le groupe bruyant du buffet, pour ceux qui préfèrent manger que converser ; le groupe silencieux des fenêtres, pour ceux qui regardent plus qu'ils ne parlent ; les duos intenses, pour ceux qui savent exactement pourquoi ils sont là.

— Le serveur, au fond, souffla Sylde sans tourner la tête.

Solran le regarda. Un homme d'une trentaine d'années qui posait les verres avec une fluidité un peu trop précise pour n'être que du métier — chacun centré, sans un bruit.

— Il stabilise les plateaux avec un fil de Trame. Usage minuscule, presque inconscient. Il ne sait sans doute plus qu'il le fait.

— Et les autres ?

— Des usages de confort, pour la plupart. Chauffer une tasse, ajuster une lumière. Quelques formations partielles. Et les vrais — mages-juristes, architectes de Trame, soigneurs — ceux dont c'est la vie entière. — Elle tourna à peine la tête. — Les niveaux au-dessus ne viennent pas à ce genre de soirée. Ou quand ils viennent, personne ne sait qu'ils sont là.

Puis une femme s'approcha. Soixante ans, peut-être, le visage travaillé par les années sans être abîmé — cette netteté presque sculpturale que certaines femmes obtiennent en vieillissant bien et d'autres jamais. Velours bordeaux, cheveux argentés impeccables, des yeux gris-vert qui regardaient Solran avec une attention que la politesse encadrait sans tout à fait la cacher. Il n'eut pas besoin qu'on la nomme : à son approche, les gens s'étaient légèrement réajustés, laissant un couloir libre sans en avoir l'air. C'est la mère qu'il ne faut pas perdre.

— Monsieur Lyskar. Ravie que vous ayez accepté notre invitation.

— C'est moi qui vous remercie, Madame. Arriver dans une ville sans y connaître personne, c'est comme ouvrir un livre dont on ignore la langue. Votre invitation est une première traduction.

Un sourire passa sur ses lèvres — un vrai, celui qu'on ne décide pas, qui arrive parce qu'on a entendu quelque chose d'inattendu.

— Vous avez l'art des formules justes.

— J'ai surtout l'habitude de penser tout haut. C'est tantôt un avantage, tantôt une imprudence.

— Et là ?

— Les deux, je crois.

Elle rit, franchement cette fois. — Venez. Il y a des gens que j'aimerais vous présenter.

La soirée s'écoula en vagues, et Solran apprit vite ce qu'aucun livre n'avait pu lui dire : une réception ne se lit pas, elle se ressent. Il apprit à sentir quand une question souriante cachait une arête, à répondre avec juste assez de matière pour paraître franc et juste assez de brume pour ne rien livrer. Et il découvrit, surprenant, ce qu'il n'avait pas prévu : il aimait ça. Cela vint sans prévenir, entre deux phrases, comme une chaleur — le plaisir précis, presque physique, de voir une joute s'ouvrir et de savoir, déjà, où elle se refermerait. Le jour où tu commenceras à aimer ça, préviens-moi. Il chassa la pensée. Il y a des choses qu'on regarde plus tard.

La première vague fut Davan Rhenmar. Vingt-huit ans, la mâchoire d'un homme qui s'est cru destiné à quelque chose de grand sans avoir décidé quoi. Il s'approcha avec la désinvolture trop appuyée de qui veut sembler indifférent à quelqu'un dont il a beaucoup entendu parler.

— Vous venez d'où, exactement ?

— De loin.

— C'est vague.

— C'est voulu.

Davan chercha une seconde si c'était de l'arrogance ou de l'humour, et ne trancha pas.

— Le procès Aurion. Vous êtes venu pour ça ? Et vous en pensez quoi ?

— Qu'il est un peu tôt pour avoir une opinion définitive sur quoi que ce soit de définitif.

— Voilà qui est prudent.

— Voilà qui est honnête, corrigea Solran, doucement. Ce n'est pas pareil.

Davan resta sans réplique une seconde — juste assez pour que quelque chose d'un peu trop précis passe entre eux. Il sourit à quelqu'un de l'autre côté de la pièce et s'excusa. Trop d'assurance dans les épaules, pour un homme qui vient de ne pas trouver sa réponse. Pas quelqu'un qui renonce. Quelqu'un qui recalcule.

À l'autre bout du salon, près du buffet, trois jeunes gens l'avaient suivi des yeux du début à la fin.

Le premier était Davan, qui venait de les rejoindre avec la lenteur étudiée d'un homme qui voudrait qu'on croie qu'il s'éloigne par choix. Les deux autres étaient de son monde — fils de famille, cette assurance qu'on porte comme un vêtement hérité, jamais acheté.

— Alors, dit l'un, c'est lui, le fameux Lyskar dont ta mère parle depuis trois jours ?

— Ma mère parle de tout le monde, dit Davan.

— Pas comme ça. — Le jeune homme fit tourner son verre. — D'où il sort, au juste ? Personne ne connaît son nom. Pas de famille, pas de terres qu'on puisse nommer. Un investisseur. — Il dit le mot comme on dépose une chose douteuse. — De mon temps, on savait qui était qui avant de le laisser entrer dans un salon pareil.

— De ton temps, dit le troisième, ricanant. Tu as vingt-six ans.

— Tu vois ce que je veux dire. Il arrive de nulle part, et en une soirée il fait sourire Ilse Rhenmar deux fois. Deux fois. — Une pause amère. — Moi, ça me prend une saison.

Davan ne dit rien. Il regardait Solran, à l'autre bout de la pièce, pencher la tête vers une vieille marchande des docks comme si elle était la personne la plus intéressante de Solenne — et la vieille marchande, ravie, lui livrait des choses qu'elle n'aurait dites à personne.

— Il ne fait rien, finit par dire Davan, à voix basse, plus pour lui que pour eux. C'est ça qui m'agace. Il ne force rien. Il ne se vante pas, il ne cherche pas à plaire, il ne pose pas une seule question qui aurait l'air de vouloir quelque chose. Et au bout de cinq minutes, c'est toi qui as envie qu'il te trouve intéressant.

— Tu l'admires, là, on dirait.

— Je le déteste, dit Davan. — Et après un temps, plus bas, avec l'honnêteté désagréable que l'alcool arrache parfois aux orgueilleux : — Ce qui n'est pas tout à fait la même chose que de ne pas l'admirer.

Les trois se turent. De l'autre côté du salon, Solran riait d'une chose que la marchande venait de dire, et son rire — rare, bref, vrai — fit se retourner deux têtes qui n'avaient aucune raison de se retourner. C'était exactement ce que Davan ne supportait pas : non que Solran cherchât la lumière, mais qu'elle vînt à lui sans qu'il la demande.

Aucun des trois ne savait qu'ils venaient, à eux seuls, de faire pour la réputation de Solran à Solenne plus que lui-même n'aurait pu en faire en un mois.

La deuxième vague prit son temps.

Edran Valterne avait regardé l'échange avec Davan depuis l'autre bout de la pièce, et Solran l'avait vu choisir son moment : après le départ de Davan, quand la scène était proprement close et qu'il pouvait entrer sans concurrence. Ce seul calcul de timing en disait plus que cinq minutes de conversation.

— Je crois que nous nous sommes croisés dans les Arches-Hautes, hier. Edran.

— Solran.

— Province lointaine. On dit Solenne intimidante pour qui la découvre.

La formule était parfaite. Bienveillante en surface, condescendante au fond — construite pour obliger l'autre à défendre soit sa province, soit son aplomb, et le placer en dessous dans les deux cas. Solran sentit la chaleur revenir, le plaisir du jeu. Il s'autorisa, cette fois, à y répondre.

— On dit ça, oui. J'imagine que ce sont des gens qui ont été intimidés.

Un silence d'une seconde. Le sourire d'Edran ne bougea pas, mais la densité de son attention monta d'un cran — comme un instrument qu'on affine d'un quart de ton.

— Vous avez l'art des formules courtes.

— Et peu de patience pour les longues qui disent des choses courtes.

Le sourire d'Edran perdit sa couche de surface, et découvrit dessous quelque chose de plus vrai : l'intérêt. La fascination de qui rencontre une résistance là où il n'en attendait pas.

— Je crois que nous nous reverrons.

— C'est probable.

Edran s'éloigna avec la même nonchalance, mais la nuque un peu plus droite. Il emportait une décision. Solran n'aurait pas su dire laquelle — seulement qu'il avait, lui, beaucoup trop aimé la lui arracher.

Entre les vagues, il circulait. Il parla à deux juristes du Ministère — des hommes au regard vissé sur leurs propres intérêts — et apprit de leur conversation, qui ne lui était pas destinée, que les délibérations préliminaires du procès avaient déjà commencé dans les couloirs, et que l'une des pièces clefs était un document de Trame que personne n'avait encore pu authentifier. Il parla au couple de marchands des docks, là pour observer sans s'impliquer. Il traversa le groupe des Valterne, plus ancien que les Rhenmar — moins de démonstration dans les gestes, plus de densité dans les silences — et nota que le fils cadet le regardait depuis le début de la soirée, d'une attention qui n'était pas de l'hostilité mais quelque chose de moins lisible. De l'évaluation ancienne, le genre qu'on pratique sur quelqu'un dont on a entendu parler longtemps avant de le rencontrer.

Sylde apparut à son épaule, son regard balayant la pièce sans en avoir l'air.

— La famille Rhenmar a peur.

— De quoi ?

— Du verdict. Si Aurion est réhabilité, leur contrat de Trame tombe. S'il est condamné définitivement, ils perdent un argument légal qu'ils utilisent depuis six ans. Ils ont construit leur stratégie sur une ambiguïté — comme la plupart des familles ici. On n'agit jamais clairement, pour ne jamais être clairement responsable.

— Et Ilse ?

— Elle sait que l'ambiguïté touche à sa fin. Le procès va forcer une clarification. C'est pour ça qu'elle cherche un allié neuf — quelqu'un qui n'est pas encore dans le jeu peut parfois s'asseoir dans les deux camps à la fois.

— Elle veut me voir comme ça.

— Elle veut t'évaluer pour ça. Ce n'est pas encore pareil.

Puis Valdene se glissa à son côté, carnet fermé. — Il y a quelqu'un dehors qui veut entrer. Je ne suis pas sûre du nom. Mais le valet a changé d'expression devant la carte de visite, et les gens près de la porte ont reculé de deux pas presque ensemble — ce qui, dans ce genre de soirée, n'arrive que pour quelqu'un de très puissant. Ou de très redouté.

La porte du salon s'ouvrit. Et la pièce, sans que personne le décide, modifia sa configuration — les groupes glissèrent de quelques centimètres, les conversations baissèrent d'un ton, les regards convergèrent une fraction de seconde puis se détournèrent soigneusement, comme des aimants qui s'approchent et se repoussent.

Dehors, pendant ce temps, Jarek avait trouvé quelque chose. À son deuxième tour de périmètre, il remarqua l'homme : tenue ordinaire, à l'angle d'une rue, l'air parfaitement crédible de quelqu'un qui attend. Trop crédible — les gens qui attendent vraiment regardent l'heure ; lui ne la regardait pas. Il avait un carnet, et y inscrivait des noms : les visages reconnus à l'entrée. Un collecteur. Pas une menace : quelqu'un qui revend ce qu'il voit au plus offrant. Jarek mémorisa le visage avec le soin qu'il mettait aux choses utiles, et reprit son tour sans changer de pas. Il n'en parlerait pas ce soir. Mais les villes de cette taille ramènent les mêmes têtes aux mêmes endroits, et les hommes qui notent des noms à l'entrée des fêtes finissent toujours par noter le mauvais nom au mauvais moment. Mieux valait connaître ce visage avant.

Une femme était entrée. Entre trente-huit et quarante-cinq ans — ce genre de visage qui refuse d'être daté. Grande, d'une élégance qui ne devait rien aux efforts consentis dans la pièce ce soir : celle des gens qui savent exactement ce qu'ils sont et n'ont plus à le démontrer. Robe d'un noir profond. Cheveux noirs coupés court, d'une coupe franche, qui dégageaient un visage aux traits nets, presque journalistiques, et deux yeux noisette qui ne regardaient pas les gens : qui les lisaient.

Séline Havran. Solran la reconnut sans l'avoir jamais vue — parce qu'il n'y avait dans cette pièce qu'une personne à qui l'espace cédait sa place sans qu'elle l'eût demandée. Elle fit le tour du salon du regard, avec l'aisance de qui entre dans n'importe quelle pièce comme si elle avait été bâtie pour elle. Ses yeux s'arrêtèrent sur Solran. Deux secondes. Peut-être trois. Puis elle s'en détourna pour aller saluer Ilse Rhenmar.

— Elle t'a vu, dit Sylde, reparue à sa gauche.

— Je sais.

— Et catalogué. En quoi, tu crois ?

— Aucune idée, dit Solran, les yeux sur Séline qui traversait la pièce, déposant un mot, récoltant une expression avec la précision d'un instrument bien accordé. — C'est justement ce qui est intéressant.

Il la regarda travailler vingt minutes. C'était cela, le vrai pouvoir dans une pièce : non les gens qui se placent au centre et attendent qu'on les regarde, mais ceux dont la seule présence redessine la géographie sans qu'ils lèvent le doigt. Il apprit plus en l'observant naviguer qu'en trois heures de conversation. Peut-être était-ce ce qu'elle voulait lui apprendre. Ou peut-être ne pensait-elle pas à lui du tout. Les deux étaient possibles, et également intéressants.

Puis Valdene, dans cet angle mort qu'elle trouvait partout : — L'homme en gris, près de la colonne est. Il note tes conversations. Pas les autres. Les tiennes. Son carnet ne s'ouvre que quand tu parles.

— Tu peux l'occuper ?

— Je peux faire mieux. Je peux lui donner quelque chose à noter.

Elle s'éloigna, et deux minutes plus tard, dans sa vision périphérique, Solran la vit engager l'homme en gris — il n'entendit rien, mais le carnet ne se rouvrit plus de la soirée.

Plus tard — il n'aurait su dire quand —, il se retrouva seul une minute près d'une fenêtre, le verre à la main, à regarder le salon de cet œil décalé de qui observe sans participer. Une voix, alors, dit son nom. Pas fort. Presque une question posée à voix basse, destinée à lui seul.

— Monsieur Lyskar ?

Il se retourna. Une jeune femme. Vingt-trois, vingt-quatre ans, ce visage précis des gens qui ont grandi dans les livres autant que dans les salons. Cheveux blond doré, longs, d'une netteté qui jurait doucement avec la simplicité étudiée du reste — une tenue sobre, sans la surcharge des filles de famille, ce qui disait d'elle soit qu'elle s'en moquait, soit qu'elle avait choisi la simplicité comme costume. Et des yeux d'un bleu clair, presque transparents, qui portaient une qualité rare et difficile à feindre : la curiosité vraie, celle qui ne cherche pas à se servir, mais à comprendre.

— Je ne crois pas vous avoir été présentée. Naelys.

Elle n'ajouta pas de nom de famille. Ce n'était pas un oubli — c'était un choix, le même que la tenue simple, le même que la façon dont elle s'était approchée sans qu'une tête se tourne.

— Solran. Je ne crois pas non plus vous avoir été présenté.

Elle sourit, à peine, et il y eut dans ce sourire quelque chose de presque complice — comme si l'absence de formalités, de part et d'autre, était un accord tacite passé en une seconde entre deux personnes qui avaient décidé de ne pas jouer le jeu.

— Vous venez pour le procès ?

— En partie.

— Et l'autre partie ?

— Apprendre la langue.

— Quelle langue ?

— Celle que parle Solenne quand elle ne se croit pas observée.

Naelys le regarda — non avec la politesse de qui attend la fin d'une formule, mais avec l'attention de qui vérifie si elle est sincère.

— Ce n'est pas une formule, dit-il avant qu'elle ne réponde.

— Je sais, dit-elle. C'est pour ça que je vous ai parlé.

Cela l'arrêta une fraction de seconde. — Vous saviez depuis longtemps ?

— Depuis que vous avez regardé le serveur, tout à l'heure. Vous n'avez pas regardé ce qu'il faisait. Vous avez regardé pourquoi il le faisait. C'est différent.

Il la regarda autrement.

— Le dossier Aurion, vous le connaissez ?

— Plus que la plupart des gens ici. Moins que ceux qui l'ont construit.

— Et vous en pensez quoi ?

Elle releva la tête d'un mouvement imperceptible — celui qu'on fait quand on décide de dire une chose vraie dans un endroit où le vrai n'est pas la norme.

— Je pense qu'Aurion a fait quelque chose de juste d'une façon qui n'était pas légale. Et que le système va traiter ça comme un problème de méthode, pour éviter d'avoir à traiter ce que ça dit sur le fond.

Solran ne répondit pas tout de suite. Ce n'était pas la réponse qu'on attend d'une jeune femme dans une réception de famille. Ce n'était pas une réponse qu'on attend tout court. Il y avait dedans une clarté presque chirurgicale — la phrase d'un esprit allé au fond sans se laisser distraire par les formes.

— Vous êtes juriste ?

— Non. Mais j'ai grandi au milieu des juristes et des politiques. Ça donne parfois une vue plus nette que de l'être soi-même.

— Parce qu'on voit le système de l'extérieur.

— Parce qu'on voit les gens du système de l'intérieur, nuança-t-elle. Ce n'est pas pareil.

Il sourit. La nuance était exacte, et posée avec la précision de quelqu'un qui avait passé des années à observer des hommes très puissants de très près. À sa gauche, Solran sentait Sylde sans la voir. Sylde n'avait pas dit un mot depuis l'arrivée de Naelys. Chez Sylde, ce silence-là voulait dire quelque chose. Quelque part dans la pièce, un groupe rit trop fort d'une plaisanterie trop légère. Ni l'un ni l'autre n'y prêta attention. C'était, en soi, une forme d'accord.

Plus tard encore, une autre voix, posée, légèrement ironique, calibrée pour ne pas porter au-delà de lui.

— Monsieur Lyskar.

Il n'eut pas besoin de se retourner. Séline s'était placée à côté de lui, face à la fenêtre, comme si elle regardait la même chose que lui — la rue, les lumières, les voitures dans le soir. Deux personnes qui prennent l'air entre deux conversations. Une position anodine, donc parfaitement choisie.

— Madame Havran.

— Vous me connaissez.

— Qui ne vous connaît pas, à Solenne ?

— Beaucoup de gens. Mais peu qui arrivent de loin et posent les bonnes questions aux bonnes personnes dès leur première soirée. Vous n'avez dit à personne qui vous étiez, ce qui est rare. Et vous avez passé la soirée à faire parler les gens d'eux-mêmes en leur laissant croire que c'était vous qui parliez.

— C'est une technique.

— C'est une intelligence. La technique s'apprend. L'écoute, non.

Il la regarda franchement. Séline n'était ni une ennemie ni une alliée — quelque chose de plus difficile à ranger : une intelligence libre, sans autre allégeance que ce qu'elle choisissait d'écrire, ce soir, ce mois, cette année. Elle décidait de la réalité que Solenne recevrait au matin dans La Voix de Solenne. Elle le savait, et s'en servait avec la précision d'un instrument — sans état d'âme, mais sans cruauté gratuite. Ce qui, dans ce monde, ressemblait presque à une vertu.

— Le procès Aurion. Vous avez publié trois articles.

— Le troisième est sorti hier.

— Dans quel sens ?

— Dans le sens de la complexité, dit-elle, avec le sourire de qui sait ce que ce mot veut dire pour qui sait le lire.

— Et la complexité, c'est neutre ?

— C'est une invitation. Au lecteur de choisir de quel côté il la lit.

— Ou une façon de ne pas choisir soi-même.

— Ou de laisser le temps choisir à votre place. Souvent plus efficace.

— Et parfois plus commode.

Cette fois, quelque chose bougea dans le visage de Séline. Rien de visible — un millimètre à la commissure des lèvres, peut-être moins. Mais Solran l'avait vu. Et il sut qu'elle savait qu'il l'avait vu. Dans cet échange muet de deux intelligences qui se reconnaissent, quelque chose se posa — sans signature, sans engagement, révocable à tout instant : un intérêt mutuel. La forme la plus honnête de relation qu'on pût espérer en pareil lieu.

— Vous resterez longtemps ? demanda-t-elle.

— Le temps qu'il faudra. Pour comprendre ce que le procès dit du reste.

Elle le regarda encore une seconde, vérifiant si la phrase avait été construite pour être entendue ou simplement pour être dite. Puis elle se détourna de la fenêtre.

— Il y a un salon de thé rue du Fil-d'Or, à l'est du quartier des Juristes. Le mercredi matin, avant dix heures. J'y suis quand les sujets m'intéressent.

— Et ils vous intéresseront ?

— Probablement. Sinon, je vous le dirai, et vous irez ailleurs.

Elle s'éloigna avec la facilité des gens qui ne s'attardent jamais où ils ont dit ce qu'ils avaient à dire. La pièce se referma derrière elle comme de l'eau. Ce n'était pas une invitation mondaine : une proposition de travail déguisée en politesse — et Séline ne la faisait qu'à des gens dont elle pensait qu'ils en feraient quelque chose d'utile. Pour elle, peut-être. Mais utile.

La soirée se défit lentement. Manteaux, politesses de sortie, ce mélange de chaleur sincère et de soulagement discret des gens qui peuvent enfin reposer le visage qu'ils ont tenu trois heures. Ilse Rhenmar raccompagna Solran jusqu'à l'entrée — elle l'avait choisi, lui, et pas les autres ; dans une maison pareille, la maîtresse des lieux ne reconduit que ceux qu'elle a décidé de revoir.

— Nous espérons vous revoir.

— J'en suis certain.

Elle s'arrêta une fraction de seconde — la façon dont une personne attentive bute intérieurement sur un détail.

— Vous avez l'art de ne pas répondre à une invitation tout en l'acceptant.

— Je croyais avoir dit oui.

— Vous avez dit j'en suis certain. Ce qui veut dire que vous nous pensez sûrs de vous réinviter. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Il sourit ; elle l'avait eu, et il le lui montra, un peu. — Vous avez raison. Alors : oui. J'espère revenir.

Elle le regarda, et il y avait dans ce regard la combinaison exacte de la satisfaction et de la méfiance intelligente des femmes qui ont passé des décennies à jauger des hommes dans des salons, et savent qu'elles n'ont pas tout à fait fini avec celui-là.

— Bonne nuit, Monsieur Lyskar.

L'air du soir l'accueillit, plus frais qu'à l'arrivée — une transition brutale entre deux atmosphères, et dans cette fraîcheur quelque chose de simple, de réel, qui fit du bien après trois heures de gestes calculés. Kael était là, exactement où il devait être. La berline aussi. Et quelque part dans le périmètre, invisible, Jarek.

Ils roulèrent d'abord en silence — l'habitude du groupe : laisser une soirée importante se décanter avant de l'ouvrir, comme un vin difficile. Puis ce fut Sylde.

— Naelys.

— Oui, dit Solran.

— Tu sais qui elle est ?

— Je commence à avoir une idée. Le fils Valterne lui a cédé le passage deux fois. Le juriste du Ministère a baissé la voix quand elle est passée. Et Ilse l'a regardée me parler exactement aussi longtemps qu'elle a regardé Séline me parler — donc elle les met au même niveau de danger, ou d'utilité.

Valdene, à sa droite, écrivait sans lever les yeux, de cette graphie serrée dont la main suit la pensée sans la ralentir.

— Princesse Naelys, dit-elle d'une voix égale. Fille du Roi Alestair IV. Elle court les réceptions incognito, sans titre, pour observer sans être filtrée par les convenances. Une intelligence rare. Et elle ne s'intéresse à quelqu'un que si ce quelqu'un lui paraît vraiment en valoir la peine.

Le silence qui suivit était plus dense que le premier.

— Elle t'a parlé d'Aurion, dit Sylde. Avec une clarté inhabituelle. Ce qui veut dire qu'elle t'a choisi.

Solran ne répondit pas tout de suite. Il pensait à la phrase exacte — un problème de méthode pour éviter de traiter le fond. Ce genre de clarté ne s'adresse pas à un inconnu. Elle s'adresse à quelqu'un qu'on a déjà regardé travailler, et dont on a décidé qu'il méritait une vérité non emballée. Elle l'avait regardé travailler. Elle avait décidé.

— Et Séline ? dit Jarek, sans se retourner.

— Elle m'a donné rendez-vous.

— Un rendez-vous ou un test ?

— Les deux, probablement.

— Tu iras ?

— Oui.

— Bien. Refuser, c'est fermer une porte. Et celle-là en ouvre beaucoup d'autres. — Il jeta un œil au rétroviseur. — Autre chose. Un homme dehors, ce soir. Tenue ordinaire, coin de rue, carnet. Il notait les entrées.

— Un journaliste indépendant, à mon avis, dit Solran. Pas une menace.

— Pour l'instant, dirent Jarek et Solran, presque ensemble.

Et pour la première fois de la soirée, Solran rit vraiment — un rire bref, sans calcul, qui le délesta. Sylde le regarda rire, et quelque chose s'adoucit dans son visage d'ombre. C'était bon de le voir redevenir, l'espace d'un virage, le gamin qu'ils avaient élevé, et non l'homme qui démontait des inconnus dans des salons avec un plaisir qu'aucun d'eux n'avait manqué de remarquer. Dans le rétroviseur, les yeux de Kael, eux, ne riaient pas tout à fait. Il avait vu, lui aussi. Il ne dit rien — il avait posé son avertissement à l'aller, et Kael ne répétait jamais : il le déposait une fois, et attendait de voir ce qu'on en faisait.

Lira les attendait dans le couloir de la résidence, adossée au mur, les bras croisés — non de l'air d'avoir attendu, mais de l'air d'avoir travaillé pendant leur absence et d'être simplement revenue se poster là au bon moment.

— Alors ?

— Beaucoup, dit Solran.

Elle hocha la tête. Pas de satisfaction, pas d'impatience — la simple confirmation qu'elle avait entendu ce qu'il fallait pour l'instant. Et il y avait dans ses yeux gris d'acier quelque chose qu'elle ne formulerait jamais à voix haute, mais que Solran entendit aussi clairement que si elle l'avait dit : tu es rentré. C'est bien. Maintenant on travaille.

Il l'entendit. Et il comprit, en franchissant le seuil de cette maison qui n'était pas la sienne mais où l'attendaient les siens, qu'il avait passé la soirée dans un monde où chaque mot était une arme — et qu'il rentrait, lui, dans le seul endroit de Solenne où il pouvait poser la sienne.

Dehors, quelque part dans la ville, la princesse Naelys regagnait ses appartements avec une seule pensée — claire, inhabituellement simple pour une femme dont les pensées ne l'étaient jamais : Il voit les systèmes. Et il voit aussi les gens. C'est rare. C'est même presque dangereux.

Dans une autre voiture, Séline regardait son carnet. Elle y avait écrit trois mots, dans l'angle d'une page que personne n'aurait pu lui prendre des mains. À suivre de près.

Et dans une troisième, Edran Valterne rentrait chez lui sans avoir ouvert la bouche depuis la sortie. Son père lui demanderait, demain, ce qu'il avait pensé du provincial. Il ne savait pas encore quoi répondre. Il savait seulement qu'il avait rencontré, ce soir, le premier homme depuis des années à qui il avait eu envie de dire la vérité — et que c'était précisément cela, et non les concessions de sa famille, qui l'empêcherait de dormir.

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Fin du Chapitre III
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