❧ Sommaire Luminar · Chapitre IV

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Chapitre IV

Ce que les murs savent

Il est des vérités que l'on ne comprend pas le soir où on les apprend.

On les reçoit. On les enregistre. On les place quelque part dans l'architecture mentale avec la précision d'un archiviste qui sait que le document est important sans encore savoir dans quel dossier le ranger définitivement. Et puis, pendant la nuit, pendant que le corps dort et que l'esprit continue à travailler dans ses profondeurs silencieuses, ces vérités-là s'organisent. Elles trouvent leurs cases. Elles s'emboîtent dans d'autres faits, dans d'autres observations, dans d'autres questions restées sans réponse.

Et quand on se lève le lendemain, on ne comprend pas mieux. On comprend différemment. Ce qui est souvent plus utile.

Solran ne dormit pas longtemps cette nuit-là.

Non pas par agitation, non pas par anxiété. Par densité. La soirée avait été trop pleine pour se vider facilement.

La réunion de compte-rendu avait duré plus longtemps que prévu.

Valdene Soléante avait attendu que tout le monde soit installé dans le salon de la résidence, les lampes basses, les tasses de thé posées sur la table centrale, avant de commencer. Elle avait ce sens du moment qui caractérisait les gens habitués à structurer l'information : elle ne parlait jamais avant que les conditions soient réunies pour que ce qu'elle disait soit entendu correctement.

Elle posa son carnet ouvert sur la table, croisa les mains dessus, et dit :

— Le dossier Aurion.

Personne ne parla. C'était devenu la formule d'introduction de toutes les conversations importantes depuis que le procès avait été annoncé.

— J'ai obtenu une information ce soir, reprit-elle. Indirecte, mais fiable. L'une des pièces centrales du dossier d'accusation est un acte de correction de Trame daté de sept ans. Cet acte, Aurion ne conteste pas l'avoir rédigé. Ce qu'il conteste, c'est le cadre légal dans lequel on l'interprète.

— Pourquoi ? demanda Lira, ses yeux gris acier posés sur Valdene avec cette attention qui ne se dispersait jamais.

— Parce que l'accusation dit qu'il a agi hors de son périmètre de compétence en tant que mage-juriste. Qu'il n'avait pas l'autorité pour toucher à un nœud de cette nature sans mandat spécifique.

— Et il avait ce mandat ? demanda Kael depuis la porte, les bras croisés, la cicatrice blanche sur sa joue droite légèrement plus visible dans la lumière basse.

— Il soutient que oui. Le Tribunal soutient que non. Et c'est précisément là que quelque chose cloche.

Elle tourna une page de son carnet.

— Un nœud de Trame, dit Lysandre Kéor pour ceux qui n'avaient pas encore la terminologie précise, c'est un point de convergence naturelle des flux. Comme un carrefour dans un réseau routier. La Trame n'est pas uniformément distribuée — elle coule selon des lignes, des courants, et dans certains endroits elle se concentre naturellement. Ces nœuds alimentent les quartiers autour d'eux. Qui contrôle un nœud contrôle ce que les gens de ce quartier consomment, à quel coût, et dans quelles conditions.

Il marqua une pause.

— Ce qui en fait, historiquement, l'une des ressources les plus convoitées qui soit.

— Ce nœud de Trame qu'il a corrigé se trouve dans le Bas-Croissant, reprit Valdene. Ce n'est pas un nœud ordinaire : c'était un nœud asservi, c'est-à-dire un point de Trame détourné pour alimenter prioritairement les bâtiments des familles au centre de Solenne. Les habitants du Bas-Croissant payaient des taux de consommation de Trame supérieurs au reste de la ville parce que leurs nœuds locaux étaient asservis aux flux des familles nobles. Aurion a libéré ce nœud. Ce qui a mécaniquement réduit les revenus de trois familles qui bénéficiaient de cet asservissement depuis des décennies.

— Et les trois familles, dit Solran.

— Les Rhenmar sont l'une d'elles.

Tout le monde attendit.

— C'est pour ça que leur contrat de Trame est directement concerné par le verdict, continua-t-elle. Ce n'est pas un contrat commercial ordinaire. C'est un contrat d'asservissement de nœud. Si Aurion est réhabilité, leur source de revenu disparaît. Si Aurion est condamné, la correction est annulée. Et les nœuds du Bas-Croissant retournent à leur état d'asservissement.

— Et les habitants du Bas-Croissant recommencent à payer plus, dit Éna doucement, depuis son fauteuil, ses yeux noisette posés sur la table avec cette attention tranquille et grave qui lui ressemblait.

— Recommencent à subventionner les familles, précisa Valdene. Ce n'est pas la même formulation et elle n'est pas neutre.

Jarek, dans son angle, fit tourner distraitement une petite flamme entre ses doigts, ses yeux bleus fixés sur le vide.

— Un péage invisible, dit-il. Personne n'en voit la barrière, et tout le quartier paie sans savoir qu'il paie. — Il referma la flamme dans sa paume. — Donc Aurion a fait quelque chose de juste.

Lysandre, qui avait écouté depuis le fauteuil le plus éloigné de la lampe, les mains jointes sur ses genoux, ses yeux pâles presque blancs posés sur un point que les autres ne voyaient pas, parla alors sans lever la tête.

— Il ne s'agit pas seulement de ça.

Sa voix était celle qu'il avait toujours dans ces moments : calme, monocorde, avec cette densité particulière des gens qui ont passé des décennies à comprendre des systèmes complexes et qui ont appris à distiller leur pensée jusqu'à l'os.

— Explique, dit Solran.

Lysandre leva enfin les yeux. Le tatouage de symboles anciens sur sa main droite était à peine visible dans la pénombre, et pourtant on le sentait, comme on sent la présence d'une chose ancienne dans une pièce même quand on ne la regarde pas.

— Aurion n'a pas agi par négligence ou par excès d'ego, dit-il. Ce qu'il a fait est précis, documenté, méthodique. Il est mage-juriste de haute formation. Il connaît les textes. Il connaît les cadres. Ce qu'il a fait, il a choisi de le faire en sachant ce que cela signifiait. Ce n'est pas une erreur. C'est un acte.

— Un acte politique, dit Solran.

— Un acte de démonstration, nuança Lysandre. Il y a une différence. La politique cherche un résultat. La démonstration cherche une vérité. Aurion ne cherche pas à gagner ce procès. Il cherche à poser une question que le procès sera forcé de traiter, même s'il essaie de ne pas le faire.

— Quelle question ?

— Qui a autorité sur la Trame. Et au nom de quoi.

Silence.

Un silence différent des précédents. Plus lourd. Plus long. Celui qu'on fait quand une phrase a posé quelque chose que l'on savait vaguement mais que l'on n'avait jamais entendu dit aussi clairement.

Lysandre reprit, les mains à plat sur ses genoux maintenant, les yeux légèrement plissés, ce regard qu'il avait quand un problème lui résistait.

— Ce qui m'échappe, dit-il, c'est le fondement exact de l'accusation. Le cadre légal qui définit les compétences des mages-juristes remonte aux Principes fondateurs de la Trame. Ces textes sont anciens, très anciens, et plusieurs de leurs couches d'interprétation se sont accumulées sur des siècles. J'ai passé une partie de la soirée à réfléchir à la définition exacte de ce périmètre de compétence. Et quelque chose ne s'emboîte pas exactement comme ça devrait.

— Bougé comment ? dit Solran, légèrement plus attentif.

— Je ne sais pas encore comment formuler ça avec précision, dit Lysandre, et dans sa voix il y avait quelque chose d'inhabituel, une hésitation légère, le signe d'un homme qui ne dit jamais qu'il ne sait pas sauf quand il ne sait vraiment pas. La définition de ce que peut ou ne peut pas faire un mage-juriste sur un nœud de Trame me semble… différente de ce que j'ai appris. Peut-être une jurisprudence récente que je n'ai pas lue. Peut-être une révision de doctrine dont je n'ai pas eu connaissance. Peut-être ma propre mémoire qui me joue un tour. Mais quelque chose ne s'ajuste pas exactement comme ça devrait.

Il laissa la phrase en suspension.

Personne ne la compléta.

Elle flottait dans l'air du salon comme une question que personne n'avait encore les outils pour poser correctement, comme un fil tiré sur un tissu dont on ne voit pas encore où il mène ni ce qu'il défait en se tirant.

Solran la garda.

Pas consciemment, pas encore. Mais quelque part dans cet espace de la mémoire où les choses importantes se posent sans qu'on leur demande, la phrase de Lysandre prit place : quelque chose ne s'emboîte pas exactement comme ça devrait.

— Le procès commence dans neuf jours, dit Valdene en refermant son carnet. Ce que nous savons ce soir est suffisant pour une première lecture. Les prochains jours vont nous en apprendre plus, notamment avec Séline Havran mercredi.

— Et Naelys, dit Lira depuis son coin.

— Et Naelys, acquiesça Solran.

— Deux portes d'entrée vers deux parties différentes du même système, dit Sylde. L'une par la presse, l'autre par le Palais.

— Ce qui nous donne une triangulation, dit Valdene.

— Si tout se passe bien, dit Kael avec sa tranquillité de roc.

— Tout se passe rarement bien, dit Jarek. Mais souvent assez bien. C'est suffisant pour commencer.

La réunion se termina passé minuit.

Les Gardiens se dispersèrent avec cette économie silencieuse qui leur était propre. Kael fit son dernier tour de vérification, méthodique, sa main effleurant chaque serrure dans l'obscurité avec la précision d'un homme qui a fait ce geste des milliers de fois et qui le referait des milliers de fois encore sans jamais s'en lasser parce que sa valeur n'était pas dans la nouveauté mais dans la certitude qu'il procurait.

Tharold posa une main sur le mur du couloir en passant, les tatouages runiques de ses avant-bras s'illuminant brièvement, comme un bonsoir adressé aux fondations de la maison. Éna emporta sa tasse vide en murmurant quelque chose de doux que personne n'entendit complètement mais qui avait le son d'une bonne nuit. Lysandre resta un moment de plus dans le salon, debout devant l'étagère de livres, les mains dans le dos, les lèvres formant sans bruit des fragments de textes anciens qu'il revisitait en silence, cherchant quelque chose qu'il ne trouvait pas encore.

Lira s'arrêta à côté de Solran dans le couloir.

— Tu as bien tenu ce soir, dit-elle.

— À la réception ?

— Dans les deux parties de la soirée.

Elle tourna son anneau deux fois, le geste automatique de la réflexion en cours.

— La Princesse Naelys, dit-elle.

— Oui.

— Elle ne s'est pas présentée.

— Non.

— Ce que tu as dit sur elle dans la voiture, les observations, les déductions — c'était juste. Mais sache qu'elle était venue exprès pour toi.

Solran s'arrêta.

— Comment tu sais ?

— Parce que les invitations à ces réceptions passent par des intermédiaires. L'invitation des Rhenmar a été envoyée il y a cinq jours. La présence de Naelys à Solenne n'était pas prévue il y a cinq jours. Donc quelqu'un lui a signalé notre arrivée et elle a décidé d'y être.

— Qui lui a signalé ?

— Je ne sais pas encore. Mais j'ai deux pistes.

— Et tu vas les suivre.

— Dès demain, dit-elle. Dors un peu.

Elle disparut dans le couloir avec son silence habituel.

Solran resta seul.

Il resta là une minute, les mains dans les poches, le dos légèrement appuyé contre le mur. Il pensait à la Trame. Au nœud du Bas-Croissant. À cette femme sur ses marches dont il ne savait pas le nom, dont il ne saurait jamais le nom, et dont la vie était directement concernée par une décision judiciaire qui se prendrait dans des salles dont elle ne franchirait jamais le seuil.

Et il pensait à ce que Lysandre avait dit.

Quelque chose ne s'emboîte pas exactement comme ça devrait.

Une phrase petite. Presque une parenthèse dans la soirée. Et pourtant elle revenait, régulièrement, comme un objet qu'on croit avoir rangé mais qui réapparaît sur la table sans qu'on sache comment.

Il n'avait pas les outils pour la traiter ce soir.

Il les aurait peut-être un jour.

Il alla se coucher.

Le matin vint avec cette franchise des jours qui ont décidé de ne pas s'excuser d'être là.

La lumière entra dans la chambre par les interstices des volets, lignes précises et froides de jour naissant qui traversaient l'obscurité avec la régularité d'un argument. Solran était réveillé avant qu'elles arrivent sur lui. Il resta un moment allongé, les yeux ouverts dans le noir, à écouter la ville.

Solenne avait un bruit du matin particulier.

Pas le silence pesant du manoir, pas cette respiration lente et ancienne d'une demeure qui garde ses secrets dans ses murs. Un bruit vivant, composite, fait de dizaines de petits sons superposés : les charrettes des fournisseurs sur les pavés, les volets qu'on ouvre à l'étage, une cloche quelque part dans le quartier, des voix basses qui se répondent dans une cour voisine, le moteur d'un véhicule au loin qui se rapproche puis s'éloigne. La ville qui se lève. La ville qui reprend son travail avec cette régularité des choses vivantes qui ne font pas de pause parce qu'elles n'ont pas besoin d'en faire.

Il se leva.

Dans la cuisine, Éna avait préparé du thé.

Elle avait ce don, Éna : être là au bon moment sans que personne ne lui ait rien demandé. Pas parce qu'elle anticipait dans le sens calculateur du terme, mais parce qu'elle faisait attention. Elle faisait vraiment attention aux gens, à leurs rythmes, à leurs habitudes, à la façon dont leur corps et leur esprit fonctionnaient, et elle en tirait une carte très précise de leurs besoins qu'elle consultait silencieusement, en permanence, sans jamais en faire état.

— Tu n'as pas bien dormi, dit-elle en posant la tasse devant lui.

— J'ai dormi.

— Peu.

— Suffisamment.

Elle s'assit en face de lui, les deux mains autour de sa propre tasse, et attendit. C'était sa manière. Elle n'interrogeait jamais directement. Elle créait simplement un espace où parler était possible, et elle laissait l'autre décider.

— La Trame du Bas-Croissant, dit Solran.

— Oui.

— Ce n'est pas un cas isolé, n'est-ce pas.

— Non, dit Éna. C'est un exemple parmi d'autres. Le plus documenté en ce moment parce qu'Aurion en a fait une cause. Mais les nœuds asservis existent dans toutes les grandes villes de Luminar. Dans les royaumes moins développés, la situation est encore plus opaque parce que les gens n'ont pas les outils pour nommer ce qui leur arrive.

— Et personne ne l'a jamais remis en cause avant Aurion ?

— Des gens l'ont dit. Des juristes, des étudiants, des activistes de la Trame. Mais dire et faire sont deux choses différentes. Aurion a fait. Et quand on fait, on ne peut plus être ignoré. On peut seulement être condamné ou réhabilité.

Solran but son thé.

— Et toi, qu'est-ce que tu penses qu'il va se passer ?

— Je pense qu'il va être condamné, dit Éna. Parce que les systèmes se protègent. Mais je pense aussi que le fait d'être condamné ne rendra pas sa question moins juste. Et les questions justes ont la mauvaise habitude de revenir.

— Jusqu'à ce que quelqu'un leur réponde.

— Jusqu'à ce que quelqu'un puisse leur répondre, nuança-t-elle doucement. Ce n'est pas pareil.

Il y avait dans cette nuance quelque chose d'important que Solran entendit sans encore savoir exactement comment le mesurer. Il but son thé en silence, et la cuisine fut tranquille autour d'eux, avec la lumière du matin qui gagnait peu à peu sur les murs et la ville qui continuait son bruit discret derrière les murs.

Il faisait ses rotations depuis dix minutes quand Kael descendit dans la cour.

Solran l'entendit avant de le voir — pas parce que Kael faisait du bruit, mais parce qu'il y avait dans la qualité du silence derrière lui quelque chose qui changeait légèrement quand Kael était dans un espace. Un silence plus plein. Plus attentif.

Kael n'avait pas de tenue d'entraînement. Il avait la tenue qu'il portait toujours.

Il prit position.

Solran prit position.

Ce matin il essaya quelque chose de différent. Il laissa Kael lire ses épaules, ses pieds, sa respiration — tous les marqueurs qu'un combattant expérimenté lit en temps réel — et il fit exactement ce que ces marqueurs annonçaient. Puis, dans la fraction de seconde où Kael ajustait sa réponse au mouvement prévu, il fit autre chose.

Kael encaissa. Pas lourdement. Mais il encaissa.

Il s'arrêta. Regarda Solran. Quelque chose dans ses yeux, un recalibrage, une réévaluation silencieuse.

— Refais-le, dit-il.

Solran le refit. Kael le décomposa avant la fin. Mais la première fois avait fonctionné.

— L'intelligence comme feinte, dit Kael. C'est difficile à lire parce que personne ne s'y attend.

Il n'ajouta rien. Il n'en avait pas besoin.

À la résidence, à la même heure.

Éna préparait les herbes du soir — un rituel de soin qu'elle faisait dans la cuisine quand la maison était calme, les mains dans les plantes séchées, cette façon qu'elle avait de travailler qui ressemblait à une conversation silencieuse avec les choses vivantes.

Lira était assise à la table, son carnet ouvert, mais elle n'écrivait pas.

— Il va trop vite, dit Lira.

— Non, dit Éna sans lever les yeux de ses herbes.

— Il absorbe trop en peu de temps. La réception, les Rhenmar, le dossier Aurion, la ville, tout en deux jours.

— C'est ce qu'il fait depuis qu'il est né, dit Éna. Il absorbe. Ce n'est pas de la précipitation. C'est sa vitesse normale.

— Sa vitesse normale m'inquiète.

Éna sépara deux tiges avec une précision douce, les yeux toujours sur ses mains.

— Tu t'inquiètes parce que tu l'aimes, dit-elle. Ce qui est une bonne raison. Mais ce n'est pas la même chose que d'avoir tort.

Lira tourna son anneau une fois.

— Il va devenir quelque chose que personne n'a encore vu, dit-elle. Je le sais depuis le manoir. La question c'est ce que ça va lui coûter.

— Tout ce que ça doit coûter, dit Éna simplement. Ni plus, ni moins.

Elle versa de l'eau chaude sur les herbes. L'odeur de la tisane se répandit dans la cuisine avec cette tranquillité des choses qui n'ont pas besoin de se justifier.

Jarek était dans la cour.

Il faisait des rotations d'épaules, les bras levés, les poings fermés, dans le rectangle de lumière que le matin dessinait sur les pavés. Il était en tenue simple, pantalon sombre et chemise ouverte sur le col, ses cheveux roux légèrement en bataille plus que d'habitude, sa barbe rousse captant la lumière matinale.

— Tu veux voir la ville, dit-il sans se retourner.

Ce n'était pas une question.

— Comment tu sais ?

— Parce que tu as cette façon de regarder par les fenêtres depuis ce matin qui dit que tu es à l'intérieur mais que tu veux être dehors. Et parce que tu aurais déjà commencé à lire si tu avais voulu rester.

Solran enfila son manteau.

— Alors on y va.

Ils partirent à pied.

C'était délibéré. Une voiture, même sobre, posait un regard sur ses occupants. Un homme à pied dans une ville n'était qu'un homme. Solran portait un manteau sombre ordinaire, rien qui clochait dans un sens ou dans l'autre. Jarek marchait à son côté avec cette démarche légèrement élastique des hommes dont le corps est entraîné mais qui savent ne pas le montrer.

Ils prirent les ruelles latérales d'abord, évitant le boulevard principal.

Les ruelles du quartier résidentiel à cette heure avaient une qualité particulière : propres, encore silencieuses, les pavés luisants des pluies de la nuit, les platanes dégoulinant doucement dans les caniveaux. Des chats sur des rebords de fenêtres. Un vieux monsieur qui sortait ses poubelles avec cette lenteur philosophique des gens qui ont renoncé depuis longtemps à se presser. Une boulangerie dont la porte entrouverte laissait échapper une odeur de pain cuit et de beurre chaud qui prit Solran par surprise avec une efficacité que nulle description n'aurait pu anticiper.

Il s'arrêta une seconde.

— Première odeur de boulangerie de ta vie ? dit Jarek.

— Non. Mais première de la vie réelle.

— La distinction te plaît.

— La distinction est juste.

Jarek haussa légèrement les épaules, ce qui, chez lui, valait un sourire.

Ils marchèrent vers le quartier des Juristes.

Le quartier des Juristes à Solenne était l'une de ces zones de la ville où le pouvoir ne se lisait pas dans les façades mais dans les gens qui y marchaient. Pas de grand palais, pas d'artère monumentale. Des immeubles de taille moyenne, des bureaux au rez-de-chaussée, des salles de lecture aux fenêtres hautes, des archives dont les plaques de cuivre discrètes portaient des noms que seuls les initiés reconnaissaient.

Et des gens : des hommes et des femmes en tenue de travail noire, serviette sous le bras ou dossier à la main, marchant vite avec l'allure concentrée des gens qui ont trop de choses à lire et pas assez de temps pour les lire.

— C'est là que les décisions se préparent, dit Solran.

— Non, dit Jarek. C'est là que les décisions se justifient. Les décisions se prennent ailleurs.

— Où ?

— Dans les dîners. Dans les voitures. Dans les couloirs d'attente. Dans les conversations de cinq minutes entre deux portes. La documentation vient après. La documentation est le récit qu'on construit autour d'une décision pour lui donner l'apparence de la nécessité.

— Tu es cynique.

— Je suis réaliste. Ce qui est parfois la même chose et parfois l'opposé exact. Dans ce cas-ci, c'est la même chose.

Ils passèrent devant une longue bâtisse de pierre grise dont les fenêtres étaient toutes grillagées, les murs sans ornement, l'entrée flanquée de deux gardes en tenue sobre.

Solran s'arrêta.

Il n'y avait aucune plaque. Aucun nom. Aucun signe. Et pourtant quelque chose dans la texture même de l'air autour de cette bâtisse était différent. Une densité particulière, une légère résistance, comme si l'espace lui-même avait été légèrement durci autour d'elle.

Il le sentait. Pas clairement, pas encore, les sceaux qui limitaient sa puissance rendaient ce genre de perception encore floue et intermittente, comme une voix entendue à travers une porte fermée. Mais il sentait quelque chose. Une concentration de Trame, comprimée, maintenue, travaillée de l'intérieur par des mains expertes depuis très longtemps.

— Le Nœud-Bas, dit Jarek tout bas.

Solran ne répondit pas.

Il regarda la façade.

Le Nœud-Bas. L'institution la plus discrète et la plus redoutée de Solenne, peut-être de tout Luminar. Officiellement : un centre de régulation et de correction de la Trame, chargé de maintenir les équilibres énergétiques de la capitale. Un lieu de travail, en somme. Pour des experts. Des spécialistes. Des mages-juristes de haut niveau dont les compétences étaient trop précieuses pour être laissées oisives.

Officieusement.

Officieusement, tout le monde savait, sans jamais le formuler clairement, que les gens qui entraient dans le Nœud-Bas n'en ressortaient pas de la même façon qu'ils y étaient entrés. Que les sceaux qu'on posait sur eux n'étaient pas seulement techniques. Que la correction de la Trame qu'on leur demandait de faire était aussi la correction de ce qu'ils étaient, de ce qu'ils avaient voulu, de ce qu'ils avaient cru.

Aurion était là-dedans.

Solran le sentit avec une précision presque physique. Pas dans le sens magique, pas encore. Mais dans le sens analytique, dans cette certitude tranquille et irréversible des convictions qui se posent sans bruit mais ne bougent plus : ce qui se faisait dans cette bâtisse grise était une injustice habillée en nécessité. Un homme avait posé une question juste et on lui avait ôté les moyens de continuer à la poser. Proprement. Légalement. Avec tous les papiers en ordre.

— Tu le vois pour la première fois, dit Jarek.

— Oui.

— Ça te fait quoi ?

— De la colère.

Un silence.

— Une colère froide, précisa Solran. Pas la colère qui parle fort. Celle qui réfléchit.

Jarek le regarda de côté.

— C'est la plus dangereuse, dit-il.

— Je sais.

Ils restèrent encore un moment devant la façade sans ornement.

Un des gardes à l'entrée les remarqua. Son regard glissa sur eux avec la routine professionnelle de quelqu'un qui évalue les passants sans s'y attarder : deux hommes, tenue ordinaire, pas d'arme visible, pas de comportement suspect. Son regard passa et continua.

Solran se remit à marcher.

Ils descendirent vers le fleuve.

Le fleuve blanc de Solenne traversait la ville du nord-est au sud-ouest, large, lent, d'une couleur légèrement laiteuse due aux sédiments calcaires des sources montagneuses dont il descendait. Ses quais étaient différents selon l'endroit où on y accédait : du côté noble, des promenades larges, des bancs de pierre, des lampadaires fins, des gens qui se promenaient avec cette aisance de ceux qui ont du temps. Du côté marchand, des entrepôts, des barges, des manutentionnaires, des odeurs de poisson et de goudron, des voix qui s'interpellent d'un quai à l'autre.

Ils allèrent du côté marchand.

C'était plus vivant. Plus bruyant. Plus vrai, dans un sens difficile à articuler mais immédiatement perceptible.

Solran marcha parmi les gens.

Il marcha parmi les marchands qui criaient leurs prix, parmi les femmes qui tâtaient les légumes avec cette expertise de la main que nulle liste d'épicerie ne peut transmettre, parmi les enfants qui couraient entre les jambes, parmi les journaliers qui attendaient leur tour au coin d'une rue avec le regard horizontal de ceux qui ont appris à attendre sans y penser. Il marcha parmi tout ça et il regarda. Il regarda vraiment.

Il vit un vieux marchand de poissons dont le comptoir portait les traces de trente ans de même geste, la même incision, le même emballage, la même formule de vente. Il vit deux femmes d'âge moyen qui discutaient devant une boutique de tissu avec cette intimité des conversations qui n'ont pas besoin d'être terminées parce qu'elles reprennent toujours là où elles s'étaient arrêtées. Il vit un adolescent qui aidait son père à décharger une barge, silencieux, les muscles déjà formés par un travail commencé trop tôt, le visage portant cette concentration sérieuse des jeunes gens qui savent ce qu'ils doivent à leur famille sans que personne le leur ait jamais dit en ces termes.

— Tu les regardes comme si tu prenais des notes, dit Jarek.

— Je prends des notes.

— Mentalement ?

— Mentalement.

— Et tu en fais quoi ?

— Je les garde. Pour ne pas oublier pourquoi je dois être en position de faire quelque chose.

Jarek ne dit rien pendant quelques pas.

— C'est une bonne réponse, dit-il finalement.

— C'est une réponse honnête.

— C'est pour ça que c'est une bonne réponse.

Ils s'arrêtèrent sur le quai, au bord du parapet de pierre, et regardèrent le fleuve.

L'eau était lente, légèrement opaque, portant à sa surface des reflets du ciel et des quais dans un mélange instable. Des barges passaient avec leur chargement, leurs hommes silencieux à la barre, leurs moteurs discrets faisant frémir à peine la surface. Au loin, on voyait le pont central de Solenne, ses arches de pierre blanche, ses deux tours flanquantes, et derrière, les premières hauteurs du quartier noble avec ses toits d'ardoise et ses flèches.

Deux villes dans une ville.

Séparées par un fleuve et plusieurs générations d'inégalités tellement installées qu'elles s'étaient mises à ressembler à de la géographie.

— Jarek.

— Oui.

— Est-ce que tu crois qu'on peut changer quelque chose de réel ?

La question était posée sans pièges, sans rhétorique. Simplement.

Jarek regarda le fleuve un moment.

— Je crois que certaines choses changent, dit-il. Pas toujours vite. Pas toujours proprement. Pas toujours de la façon dont on avait prévu. Mais elles changent. Le problème, c'est que les gens qui changent les choses doivent souvent payer un prix que les gens pour qui les choses changent ne savent jamais.

— C'est une réponse pessimiste.

— C'est une réponse réaliste. Le pessimiste dit : ça ne sert à rien. Le réaliste dit : ça sert à quelque chose mais ça coûte quelque chose.

— Et tu penses que ça vaut le coût ?

— Je pense que certaines personnes n'ont pas vraiment le choix. Pas parce qu'elles y sont forcées. Parce qu'elles sont construites de façon à ne pas pouvoir regarder l'injustice sans vouloir y répondre. Et pour ces personnes-là, la question du coût n'est pas réellement une question.

— Tu parles de moi.

— Je parle en général. Mais oui.

Solran garda les yeux sur le fleuve.

Un oiseau traversa d'une rive à l'autre en ligne droite, sans hésitation, comme si la distance ne lui importait pas.

— Merci, dit-il.

— Pour quoi ?

— Pour ne pas m'avoir répondu ce que j'avais envie d'entendre.

— Je ne sais pas faire ça, dit Jarek. C'est un défaut dans certains contextes.

— Pas avec moi.

Jarek haussa les épaules. Mais quelque chose dans son visage, dans la légère inflexion de ses yeux bleus perçants, disait qu'il avait entendu ce qu'il y avait derrière cette phrase.

Ils rentrèrent par les ruelles hautes.

Sur le chemin du retour, ils passèrent devant la rue du Fil-d'Or.

Solran s'arrêta.

La rue du Fil-d'Or était une rue étroite, pavée, bordée de boutiques dont les enseignes discrètes signalaient des spécialités : un encadreur, un libraire de livres anciens, un tailleur, une herboristerie de Trame. Et au coin, un salon de thé. Façade en bois sombre, fenêtres à petits carreaux, enseigne en fer forgé représentant une feuille de thé stylisée. À travers les vitres, on distinguait des tables basses, des fauteuils, une lumière dorée, quelques silhouettes matinales penchées sur leurs tasses.

Demain.

C'était demain, mercredi, que Séline serait là.

Solran le nota, pas mentalement cette fois, mais dans la façon dont les gens notent les choses importantes : en regardant vraiment, en prenant la forme du lieu dans ses yeux pour ne plus jamais avoir à douter de l'endroit.

— C'est là, dit Jarek.

— Oui.

— Elle sera intéressante.

— Ou dangereuse.

— Les deux vont souvent ensemble.

Ils continuèrent.

Jarek dit, d'une voix absolument ordinaire, comme s'il commentait le temps :

— Ne change pas d'allure.

Solran ne changea pas d'allure.

— Depuis combien de temps ? dit-il de la même façon.

— Troisième croisement. Il est bon. Il reste à trente mètres et il change de trottoir exactement quand il faut.

— Dangereux ?

— Informatif. Il ne nous suit pas pour nous arrêter.

Ils continuèrent encore une rue. Puis Jarek dit : « Prends à droite dans dix secondes. » Et il disparut.

Solran prit à droite.

Il entendit, trente secondes plus tard, le son caractéristique d'une porte de commerce qu'on ouvre et qu'on referme, une légère perturbation dans le flux de la rue, et puis plus rien.

Jarek le rejoignit à l'angle suivant avec ses mains dans les poches et l'expression de quelqu'un qui revient de faire une course.

— Il a décroché, dit-il.

— Il a vu que tu l'avais vu ?

— Non. Il pense qu'il a perdu la trace naturellement.

— Et c'était qui ?

— Formé. Patient. Discret sans être invisible — c'est le bon équilibre pour ce type de travail. Ça ressemble au Palais.

Solran marcha en silence un moment.

— Naelys.

— Ou quelqu'un qui travaille pour quelqu'un qui travaille pour elle. Ce qui n'est pas pareil mais revient au même résultat.

La résidence était animée à leur retour.

Tharold avait préparé à manger, ce qui signifiait des portions immenses et une odeur de viande rôtie et de légumes qui s'était répandue dans toute la maison avec cette autorité souveraine des odeurs de cuisine qui ne demandent pas la permission. Kael avait reçu un rapport de sécurité sur le quartier et l'annotait dans son coin avec ce soin méthodique qu'il mettait à tout. Lysandre était dans le salon, debout devant les rayonnages, les mains dans le dos, en train de lire des titres de livres qu'il ne sortait pas, cherchant quelque chose que les titres ne lui disaient pas.

Lira attendait Solran dans le couloir.

Elle avait les bras croisés, son carnet fermé posé sur la table devant elle, et dans son regard gris acier quelque chose d'un peu plus dense qu'à l'ordinaire.

— J'ai trouvé qui a signalé notre arrivée à la Princesse Naelys, dit-elle.

— Déjà ?

— J'ai commencé tôt. L'intermédiaire est un juriste de la Cour des Sessions. Il s'appelle Vern Aleth, conseiller aux affaires spéciales depuis douze ans. Il a des connexions avec le Palais.

— Il travaille pour le Palais ?

— Il travaille pour les intérêts du Palais, ce qui n'est pas toujours la même chose que pour le Roi. Ce qui signifie que la Princesse Naelys a ses propres sources à la Cour, indépendantes de son père.

— Elle joue son propre jeu.

— Elle joue un jeu qui lui ressemble, dit Lira. Ce qui est différent. Elle n'est pas en opposition avec son père. Elle est en avance sur lui.

— Tu en es sûre ?

— À quatre-vingt-dix pour cent. Le dix pour cent restant, c'est ce que je vais vérifier aujourd'hui.

Solran la regarda.

— Et tu penses que je dois la revoir ?

— Je pense qu'elle va s'arranger pour que tu la revoies de toute façon. La question, c'est dans quelles conditions tu veux que ça se passe. Ici ou dans les siennes.

— Les miennes.

— Alors il faudra que tu fasses le premier pas.

— Tu sais comment la contacter ?

— J'ai deux pistes, dit Lira. Ce soir je saurai laquelle est la bonne.

Elle prit son carnet et quitta la pièce avec ce mouvement net et sans décoration qui lui appartenait.

Sylde passa la tête dans l'encadrement de la porte.

— Tharold dit que c'est prêt.

— J'arrive.

Solran resta encore une seconde seul dans le couloir.

Il pensa à la matinée. Au Nœud-Bas et à sa façade sans nom. Au fleuve et à ses deux rives. Au vieux marchand de poissons. À l'adolescent sur la barge. À la phrase de Jarek sur les gens qui n'ont pas le choix de regarder l'injustice sans répondre.

Et il pensa à Lysandre.

À sa phrase du soir, petite, presque perdue dans la soirée : quelque chose ne s'emboîte pas exactement comme ça devrait.

Il ne savait pas encore ce que cela signifiait. Il ne savait pas encore où ce fil menait, ni ce qu'il défaisait en se tirant. Mais il savait, avec cette certitude tranquille des intuitions profondes, que ce n'était pas rien. Que les vieux maîtres qui disent qu'ils ne savent pas soulèvent en réalité quelque chose d'infiniment plus important que les vieux maîtres qui disent qu'ils savent tout.

Un jour, il creuserait.

Un jour, il poserait les mains dans la Trame suffisamment profond pour voir ce que personne ne voyait plus depuis des générations, parce que personne n'avait eu les outils, ou la puissance, ou la question juste pour chercher là où il faudrait chercher.

Pas maintenant.

Maintenant, il y avait Tharold dans la cuisine et une odeur de viande rôtie, et huit personnes autour d'une table qui l'attendaient, et demain matin le salon de thé de la rue du Fil-d'Or.

Pas maintenant.

Mais un jour.

Il alla rejoindre les autres à table.

· · ·
Fin du Chapitre IV
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