❧ Sommaire Luminar · Chapitre V

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Chapitre V

Le prix de la vérité

Il y a une différence entre savoir une chose et pouvoir la prouver.

C'est l'une des plus importantes que le monde ait jamais produites — la frontière entre la conviction et le fait, entre ce qu'on porte en soi avec certitude et ce qu'on peut poser sur une table, devant quelqu'un qui ne vous doit rien, en lui disant : regarde. C'est là. Tu ne peux pas le nier. Les systèmes de pouvoir l'ont compris avant les hommes : tant qu'une vérité ne se prouve pas, elle peut être traitée comme une rumeur. Et les rumeurs, dans les villes bien administrées, ont le statut légal d'un bruit de vent.

Séline Havran le savait mieux que personne. C'était pour ça, entre autres, que Solran voulait lui parler.

À la résidence, ce matin-là, un visiteur se présenta pour Lysandre à neuf heures et demie. Un homme d'une soixantaine d'années, cheveux blancs courts, la veste à col droit de l'Université de Trame, le badge d'enseignant à la boutonnière. Il demanda Lysandre Kéor par son nom complet — la marque des gens qui savent exactement qui ils cherchent.

— Professeur Ohen. Chaire de Trame historique. Nous nous sommes croisés à Merrath, il y a sept ans.

— Je m'en souviens, dit Lysandre, qui se souvenait de tout.

La conversation dura vingt minutes, sur des sujets parfaitement légitimes : publications récentes, méthodes d'analyse des textes anciens, un colloque au printemps. Mais au bout de dix, Lysandre nota que tous les chemins, par des détours différents, ramenaient au même point : ce que Lysandre cherchait en ce moment. Jamais demandé en face. Toujours frôlé. Il répondit comme on le lui avait appris — sans jamais répondre. Ils se quittèrent avec chaleur.

Lysandre referma la porte, alla à sa table, ouvrit son carnet :

Professeur Ohen. Visite non annoncée. Sujet réel : ce que nous cherchons. Donc quelqu'un sait déjà que nous cherchons. Faire vérifier par Lira qui l'envoie. Ne pas sous-estimer.

Puis il revint à ses textes. Les murs avaient des oreilles, à Solenne — et pas au sens figuré. Dans une ville où la Trame coulait dans la pierre, certains savaient parfaitement l'écouter.

Solran irait seul. C'était décidé depuis la veille — non par bravade, mais parce que Séline ne parlerait pas de la même façon en sentant une présence dans son dos. Elle avait l'instinct des gens qui ont passé leur vie à lire les configurations humaines : elle verrait tout de suite.

Lira n'avait pas aimé.

— Seul, c'est un risque.

— Seul, c'est une condition.

— Il y a des conditions qu'on négocie.

— Pas celle-là.

Elle avait tourné son anneau deux fois, le regard posé sur lui — ce regard qui valait tous les arguments qu'elle s'épargnait.

— Sylde sera en face. Un thé à la fenêtre de la boutique d'en face. Tu ne la vois pas, elle te voit. Et si je sens que tu discutes ce point, c'est moi qui m'assois à la table d'à côté avec un chapeau ridicule, et tu n'aimeras pas ça.

— Accordé, avait dit Solran. Surtout pour le chapeau.

La rue du Fil-d'Or était plus calme le matin que le soir. Les boutiques ouvraient leurs volets de gestes qui semblaient se souvenir d'eux-mêmes tant ils étaient répétés. Le libraire sortait une caisse sur son seuil avec la lenteur d'un homme qui ne voit aucune raison d'aller plus vite que ses livres. Une odeur de pierre humide et de café fraîchement torréfié se partageait la rue avec une équité satisfaisante.

Le salon de thé du coin était ouvert. À l'intérieur, une lumière dorée, basse, indépendante de l'heure — comme si l'endroit avait fixé son atmosphère une fois pour toutes et n'avait plus besoin du soleil pour la confirmer. Dans le fauteuil du fond, près de la fenêtre qui donnait sur la ruelle et non sur la rue, Séline lisait. Un journal, pas le sien — ce qui était une information en soi. Elle ne leva pas les yeux à la clochette. Elle finit sa phrase, posa le journal à plat avec le geste de qui ne perd jamais sa page, et regarda.

— Monsieur Lyskar. Vous êtes exact.

— Vous sembliez occupée.

— Je le suis toujours. Asseyez-vous.

La table portait une théière fumante, deux tasses, une assiette de biscuits secs. Elle avait commandé pour deux. Ce n'était pas de la présomption — c'était de la précision.

— Je prends rarement du thé le matin, dit-il.

— Aujourd'hui, si. Les mains occupées facilitent les silences, et nous allons en avoir quelques-uns.

Il prit la tasse. Chaude, lourde, une céramique brune sans ornement.

— Vous êtes venu seul, dit Séline. — Une gorgée. — Vous n'êtes pas seul. La femme dans la boutique d'en face. Châtains, robe grise. Elle lit, mais ses yeux ne bougent pas de gauche à droite comme ceux d'une vraie lectrice.

— Sylde.

— C'est bien de l'avoir mise là. Ça me dit que vous n'êtes pas imprudent — juste que vous avez compris que cette conversation devait avoir l'air de l'intimité sans en avoir la fragilité. — Elle reposa le journal sur ses genoux. — Alors on peut commencer.

Et elle le regarda. Chez Séline, regarder était une activité à part entière — non regarder, lire. Elle cherchait les incohérences, les hésitations, les zones trop fluides qui trahissent une chose trop préparée. Vingt ans à interroger des ministres et des généraux lui avaient appris à distinguer l'homme qui croit ce qu'il dit de celui qui a appris à dire ce qu'il croit devoir dire.

Solran la laissa lire. Il ne se ferma pas, ne se présenta pas sous un angle favorable. Il attendit, les deux mains autour de la tasse, avec la tranquillité de qui n'a pas de version officielle de lui-même à défendre.

— Vous êtes différent de ce que j'attendais, dit-elle enfin.

— Vous attendiez quoi ?

— Quelqu'un de plus calculé. Qui aurait préparé une image.

— Je l'avais préparée pour la réception des Rhenmar.

— Je sais. Et là, vous ne la portez plus. Ce qui est soit une technique plus fine, soit une vérité plus simple. — Elle pencha la tête. — Pourquoi quelqu'un d'aussi intelligent que vous choisit de ne pas se protéger, avec moi ?

— Parce que se protéger de vous ne servirait à rien. Vous lisez les protections encore mieux que les gens. Autant ne pas en avoir.

Un très léger sourire. — C'est la bonne réponse.

— C'est la vraie.

— Dans mon métier, c'est parfois la même chose, parfois l'opposé. — Elle versa le thé dans les deux tasses. — Ce matin, la même. Le procès Aurion. Dites-moi ce que vous en pensez vraiment. Sans les précautions.

Solran posa sa tasse.

— Je pense qu'Aurion a posé une question que le système ne veut pas traiter. Et que le procès est le moyen qu'il a trouvé de ne pas y répondre, tout en ayant l'air d'y répondre. Si on le juge sur la méthode, on évite le fond. On condamne la forme du geste sans toucher à ce que le geste révèle. Les nœuds asservis du Bas-Croissant restent asservis. Les familles continuent d'encaisser. Et tout le monde peut dire que la justice a fonctionné — puisqu'on a jugé quelqu'un.

— Et si le procès touche au fond ?

— Il ne le fera pas. Les tribunaux sont faits de gens. Et les gens qui président ceux de Solenne ont des propriétés, des familles, des intérêts dans les systèmes mêmes qu'ils sont censés juger.

— C'est une accusation grave.

— C'est une observation. Une accusation suppose un acte conscient. Une observation dit seulement qu'une structure produit des comportements prévisibles, quelle que soit la vertu des individus. Ces magistrats ne sont peut-être pas corrompus. Ils sont peut-être juste dedans depuis trop longtemps pour en voir les bords.

Séline resta silencieuse — un silence concentré, celui d'une intelligence qui vérifie une chose pressentie contre une chose qu'elle entend, pour la première fois, formulée aussi nettement.

— Vous venez d'où, vraiment ? dit-elle. Je ne parle pas de géographie. Cette manière de voir les structures avant les intentions — c'est une éducation. Longue. Donnée par qui ?

— Par des gens qui avaient vu beaucoup de systèmes s'effondrer, et compris pourquoi.

— Les Gardiens.

Ce n'était pas une question. Solran ne confirma pas. Ne démentit pas. Il garda les yeux sur elle, de cette tranquillité des gens qui savent que certaines réponses ne sont pas des refus, mais des invitations à poser la vraie question.

— Je ne vous demande pas de confirmer, dit-elle. Ce qui m'intéresse, c'est ceci : deux jours à Solenne, et vous avez déjà vu Ilse Rhenmar, parlé à la princesse Naelys, et vous voilà ce matin, avec moi. Ce n'est pas le parcours d'un observateur de passage.

— Non.

— Alors c'est quoi ?

— Quelqu'un qui apprend à lire une ville avant d'essayer de comprendre ce qu'elle dit.

La conversation dura encore une heure. Ils parlèrent du Bas-Croissant, des trois familles liées aux nœuds, des deux magistrats dont les noms revenaient. Séline parlait comme un cartographe : chaque fait à sa place, son poids, son rapport aux autres. Elle ne spéculait jamais sans le dire ; elle distinguait avec une rigueur presque physique ce qu'elle savait, ce qu'elle supposait, ce qu'elle espérait. C'était rare. Solran avait lu assez de prose politique pour savoir à quel point.

Lui aussi parla. Pas tout — ni ses sources, ni les Gardiens, ni la résidence. Mais sa lecture de la soirée Rhenmar, de la peur d'Ilse. Et une question, qu'il posa presque négligemment, et qui arrêta Séline net :

— Sur quelle base légale ces contrats d'asservissement ont-ils pu exister aussi longtemps sans être contestés ?

Elle reposa sa tasse.

— C'est intéressant que vous demandiez ça. C'est la question que personne ne pose. On parle du cas Aurion, de sa correction, de la procédure. Vous, vous posez la question d'avant : comment ces contrats ont-ils été possibles depuis le début. — Elle le regarda autrement. — Et j'ai un début de réponse. Ces contrats remontent aux premières grandes conventions de la Trame. Un cadre légal très ancien, jamais officiellement remis en cause — non parce qu'il était incontestable, mais parce que ceux qui auraient eu intérêt à le contester n'ont jamais eu les outils pour le faire.

— Les outils, ou la position.

— Les deux. Et peut-être les informations. — Elle baissa la voix. — Il y a quelque chose dans les archives du Tribunal que j'essaie d'atteindre depuis huit mois. Un dossier de référence qui daterait de ces premières conventions. Si ce dossier dit ce que je crois, il explique pourquoi ces contrats n'ont jamais été contestés. Pas parce que c'était impossible. Parce qu'on s'est assuré que ce le soit.

Solran ne dit rien. Mais quelque chose en lui se tendit, doucement, comme un fil qu'on effleure sans savoir vers quoi il mène. Quelque chose ne s'emboîte pas comme ça devrait.

— Vous y avez accès ? À ces archives.

— Partiellement. Certains registres sont publics. D'autres classés. D'autres encore n'ont pas de classification officielle — mais disparaissent quand on les demande. Les demandes, elles, sont enregistrées. Et les demandes d'un certain type sont signalées à certaines personnes. Qui en signalent d'autres. Qui s'assurent que le chercheur ne trouve pas — pas par une interdiction franche, par une succession de petits obstacles qui finissent par user la patience de presque tout le monde.

— Presque.

— Presque, admit-elle.

Ils se séparèrent à l'angle, avec la sobriété de deux personnes qui viennent de bâtir quelque chose et savent qu'en faire trop de bruit le fragiliserait.

— Même jour, la semaine prochaine ? dit Séline.

— Oui.

— D'ici là, si vous tombez sur quoi que ce soit d'ancien — les conventions fondatrices, les premières définitions de compétence des mages-juristes —

— Je vous le ferai savoir.

— Et si j'atteins le dossier avant —

— Je veux le savoir.

Elle s'en alla dans la rue du Fil-d'Or, de cette démarche des gens qui ont toujours un endroit précis où aller et n'y perdent pas de temps.

Sylde sortit de la boutique d'en face, son thé encore à la main, le regard tirant ce matin vers un vert-gris attentif.

— Alors ?

— Elle a un document qui prouve que les magistrats ont rencontré les parties avant le procès. De quoi invalider le Tribunal — si on le publie au bon moment.

— Et le bon moment, c'est ?

— Pas maintenant. Peut-être jamais, si les autres pièces ne sont pas en place.

— Quelles autres pièces ?

— C'est ce qu'on cherche. — Ils marchèrent un moment. — Elle est fiable ?

— Elle est indépendante. C'est mieux que fiable. Elle n'a pas publié le document, alors qu'il lui aurait vendu dix fois plus de journaux. Les gens qui résistent à ça par principe, et pas par calcul, sont rares.

— Tu lui fais confiance.

— Je lui reconnais une cohérence. C'est un début.

— Et sa question sur les textes fondateurs. Tu y penses depuis la réunion de l'avant-veille.

— Oui.

— Lysandre.

— Oui.

Elle n'ajouta rien. Elle avait compris — comme elle comprenait toujours les choses qu'elle n'avait pas besoin d'entendre deux fois.

À la résidence, Lira écouta tout, debout devant la table, les bras croisés. Quand Solran eut fini, elle tourna son anneau une fois, deux fois, le regard parti vers quelque chose que personne d'autre ne voyait.

— Tu penses que les deux choses sont liées. Ce qu'a senti Lysandre, et ce que cherche Séline.

— Je pense que deux personnes cherchent des choses différentes et heurtent le même mur invisible.

— Un mur sans panneau dessus.

— Parce que les gens qui l'ont bâti ont compris qu'on n'essaie de franchir que les murs signalés.

Lira le regarda encore.

— Je vais voir ce que je trouve sur ces archives. Discrètement. Sans laisser de demande enregistrée.

— Comment ? On vient de dire que les demandes sont surveillées.

— Justement. Je ne demanderai pas les archives. — Un coin de sa bouche, à peine. — Je demanderai les demandes.

Solran mit une seconde, puis comprit.

— Les registres de consultation. Qui a demandé ces archives, et quand.

— Et surtout qui a essayé et échoué. Les documents ne laissent pas de trace quand ils disparaissent. Mais les obstacles, eux, en laissent. Un refus, ça s'archive. Toujours. C'est la coquetterie des administrations : elles cachent les réponses, mais elles gardent religieusement la preuve qu'on a posé la question.

Il la regarda avec cette reconnaissance silencieuse qu'il gardait pour les moments où quelqu'un faisait quelque chose de brillant sans en faire un plat.

— Fais-le.

— Je commence cet après-midi. — Elle reprit son carnet. — Et au fait : le visiteur de Lysandre, ce matin. Le « professeur ». Je m'en occupe aussi. Les gens qui viennent demander ce qu'on cherche m'intéressent toujours beaucoup.

Valdene entra par la porte du fond, une tasse de café dans une main, une liasse dans l'autre, les yeux verts déjà sur lui.

— Tu as l'expression de quelqu'un qui vient de comprendre que ce qu'il cherche est plus grand que ce qu'il pensait chercher.

— C'est exactement ça.

— Bonne nouvelle ou mauvaise ?

— Je ne sais pas encore.

— Dans mon expérience, c'est toujours les deux. La bonne : on sait dans quelle direction creuser. La mauvaise : creuser prend du temps, et pendant qu'on creuse, le monde continue comme avant. — Elle posa sa liasse. — J'ai les profils des deux magistrats du document de Séline. Parce que je savais qu'elle t'en parlerait.

— Tu savais qu'elle avait ce document ?

— Je savais qu'elle avait quelque chose. Quelqu'un avec son réseau, qui publie sur le procès de la décennie sans jamais trancher — ça ne peut signifier qu'une chose : elle attend. Et les gens qui attendent ont une raison. — Elle posa les profils. — Le premier : Orvald Senne. Soixante-deux ans, vingt-sept ans de carrière. Sa résidence est dans un quartier dont les nœuds sont gérés par un contrat détenu en partie par les Valterne.

— Un intérêt indirect dans le verdict.

— Indirect, mais traçable. Le second est plus compliqué : Dael Morven. Quarante-huit ans. Brillant. Réputé intègre par tous ceux qui l'ont fréquenté. Aucun lien évident avec les familles, aucune propriété dans les quartiers concernés.

— Alors pourquoi était-il à cette réunion préliminaire ?

— C'est la question. Celle des gens qui n'ont pas de raison évidente de faire ce qu'ils font. Soit il a une raison qu'on ne voit pas, soit il ignorait ce qu'il faisait vraiment en y allant, soit on l'y a amené. — Elle marqua un temps. — Ou il a compris quelque chose que les autres n'ont pas compris. Les hommes intègres dans les systèmes corrompus font parfois des choix qui ressemblent à de la compromission, parce que la résistance pure les aurait détruits sans rien changer.

Solran pensa à Aurion — qui avait fait exactement le contraire : résisté purement, payé le prix, et changé peut-être quelque chose dont on ne mesurerait les effets que bien plus tard. Il pensa à la distance entre ces deux façons d'habiter un système injuste. Il n'avait pas encore décidé laquelle était juste. Peut-être ni l'une ni l'autre. Peut-être que la vraie question était : qu'accepte-t-on de perdre pour ce qu'on espère gagner ? Ce n'étaient pas des questions pour maintenant. Mais elles s'étaient posées, et elles ne se déposeraient pas.

L'après-midi déposa ses petites choses. Un coursier apporta une enveloppe : cire noire, initiales E.V., calligraphie précise — une invitation à une réunion « informelle » de jeunes juristes, le jeudi suivant, chez les Valterne.

— Il a fait vite, dit Sylde.

— C'est son style, dit Valdene. Les gens qui agissent vite après une rencontre le font par enthousiasme ou par calcul. Et ce n'est pas de l'enthousiasme.

— On y va, dit Solran.

— Bien sûr, dit Sylde. Mais tu ne gagnes pas trop vite. Un adversaire qui se croit encore en jeu reste prévisible. Un adversaire qui se sait battu devient imprévisible.

Et Tharold rentra du marché du fleuve avec deux poissons, un légume qu'il ne savait pas nommer, et l'air d'un homme qui a appris une leçon.

— Ils font varier les prix selon l'heure, annonça-t-il en posant ses achats.

— Oui, dit Éna.

— Selon la saison.

— Oui.

— Selon la tête du client.

— Aussi.

Il réfléchit, massif, immobile, devant ses poissons.

— Il m'a vendu les arêtes avec le poisson.

— Je sais, dit Kael depuis son coin, sans lever les yeux de son rapport.

— Tu étais là ?

— Non. Mais tu as la tête d'un homme à qui on a vendu les arêtes.

Tharold considéra ses poissons un long moment, avec la gravité qu'il mettait en toute chose.

— La prochaine fois, j'y vais tôt. Et je n'ouvre pas la bouche.

— La prochaine fois, tu m'emmènes, dit Éna. Toi, tu fais peur aux honnêtes gens et tu te fais avoir par les malhonnêtes. C'est un don.

Jarek, qui passait, ramassa une arête et la fit tourner entre ses doigts comme un cure-dent. — Au moins, elles étaient fraîches, ses arêtes. — Tharold le regarda. Jarek reposa l'arête. Ce fut, à la table de cuisine, une grande victoire diplomatique de Tharold, et tout le monde le sut.

Pendant ce temps, Solran lisait. Les textes que Valdene avait rassemblés sur les grandes conventions de Trame — il les lisait comme il lisait toujours les choses importantes : non pour ce qu'elles disaient, mais pour ce qu'elles taisaient. Les absences. Les références à des fondements antérieurs qu'on convoque à chaque argument comme des preuves dont on ne montre jamais le contenu, parce que leur seule existence suffit.

Il en trouva trois. Trois textes, trois siècles différents, où un argument légal majeur s'appuyait sur « les Premières Conventions » sans jamais les citer, sans en donner un extrait, sans fournir une seule référence d'archive vérifiable. Comme des piliers dont on voyait la trace au sol — mais jamais le pilier.

Il porta ses notes dans la bibliothèque. Lysandre était penché sur un texte ancien aux pages d'un ambre fragile. Il leva les yeux, tendit la main sans un mot, lut. Ses yeux pâles couraient sur la page avec une rapidité qui jurait avec son immobilité. Il s'arrêta sur la première occurrence, la relut, poursuivit. Puis il reposa la feuille.

— Trois textes, trois siècles, qui renvoient aux mêmes fondements sans jamais les citer.

— Oui.

— Ce n'est pas normal. — Il ôta ses lunettes. — Et en même temps, ça n'a rien d'extraordinaire en apparence. Les juristes citent souvent des fondements généraux sans en donner la référence exacte.

— Quand les fondements sont connus et accessibles à tous, dit Solran. Pas quand ils ont disparu des catalogues. Là, l'absence de référence ne fait pas gagner du temps. Elle rend la vérification impossible.

Lysandre le regarda. Et, pour la première fois, il dit tout haut la chose qu'il tournait dans sa tête depuis deux jours :

— J'ai étudié ces textes toute ma vie. Et je viens de réaliser que je n'ai jamais lu les fondements eux-mêmes. J'ai lu des commentaires. Des commentaires de commentaires. Des jurisprudences bâties sur des analyses de références à des textes que personne ne cite jamais directement. — Il posa les deux mains à plat sur le bureau, lentement, comme Tharold sur la pierre quand il veut sentir si elle tient. — Toute une cathédrale de droit. Et au centre, à la place de la pierre de fondation… une trace au sol.

— Ce n'est peut-être rien, dit Solran.

— Ou c'est tout.

— Ou c'est tout, répéta Lysandre — de la voix d'un homme qui commence à admettre une possibilité qu'il avait écartée parce qu'elle était trop grande pour être confortable.

Ils restèrent là jusqu'au dîner, chacun de son côté, à chercher les mêmes absences dans des textes différents, cartographiant sans se le dire un vide qui commençait à prendre la forme d'une chose.

Le dîner fut simple — pain, fromage, un bouillon chaud. On mangeait, on parlait bas, on se taisait, on mangeait encore : la densité particulière des soirs où beaucoup s'est passé sans que rien soit encore visible.

Lira rentra avant la fin. Elle s'assit, prit un bol, et dit simplement :

— Dix-sept demandes de consultation des archives des Premières Conventions sur vingt ans. Dix-sept. Des juristes, des historiens, des étudiants. Aucune n'a abouti. Les motifs changent à chaque fois : document en restauration, archive temporairement inaccessible, référence incorrecte, dossier introuvable.

— Dix-sept fois le même mur, dit Solran.

— Dix-sept fois un mur différent. C'est plus dur à attaquer — chaque refus a sa petite explication, séparée, légitime. Mises bout à bout, elles dessinent autre chose. Séparées, elles ne sont rien.

— Et les dix-sept personnes ?

— Neuf ont abandonné. Quatre ont cherché par d'autres voies, sans résultat connu. Deux ont quitté Luminar dans les années qui ont suivi.

Un silence.

— Et la dix-septième ? dit Solran. — Ça faisait seize.

Lira reposa son bol. Et le regarda.

— La dix-septième est la plus récente. Quatre mois. Un mage-juriste de second rang, spécialiste des conventions historiques de la Trame.

Personne ne respira tout à fait.

— Son nom ?

— Aurion Valdren.

Le silence qui suivit n'avait pas besoin de commentaire. Solran regarda la table — le bois sombre, le pain, les bougies basses. Et il vit, soudain, autrement, l'homme dans le bâtiment de pierre grise sans nom. Un homme qui avait demandé à consulter un certain dossier. Qu'on avait éconduit, proprement, légalement. Et qui, ne pouvant plus chercher par la porte, avait agi par la fenêtre — corrigé un nœud, avec les outils qu'il avait, pour forcer une question à être posée tout haut.

— Il savait, dit Solran.

— Il suspectait, corrigea Lysandre, de son bout de table. Ce n'est pas pareil.

— Mais il était assez près pour que quelqu'un décide qu'il fallait l'arrêter.

— Oui. Je le crois.

Éna, qui avait tout écouté sans un mot, posa ses deux mains à plat sur la table, de cette douceur qui était son ancrage.

— Alors écoutez-vous bien, dit-elle, parce que c'est important. Aurion n'est pas enfermé pour avoir corrigé un nœud. Il est enfermé pour avoir cherché quelque chose que certaines personnes ne voulaient pas qu'on trouve. Et la correction du nœud, c'était juste le prétexte le plus propre pour l'arrêter sans avoir à dire pourquoi on l'arrêtait vraiment.

— Oui, dit Solran.

Elle le regarda — et, dans ses yeux noisette, il y avait moins de la peur que de la gravité.

— Alors ce n'est plus un procès sur la compétence d'un mage-juriste.

— Non. C'est peut-être quelque chose de beaucoup plus vieux. Et de beaucoup plus lourd.

La table se tut. Dehors, Solenne respirait sa nuit ordinaire — réverbères, voitures, voix lointaines —, ignorante, comme toutes les villes qui portent des secrets dont elles n'ont pas conscience ; des fondations que personne n'a regardées depuis si longtemps qu'elles sont devenues invisibles à force d'être là.

Solran alla à la fenêtre. Les pavés luisants, un chat qui traversait, une lumière qui s'éteignait en face. Et il sut, avec une certitude tranquille, qu'il cherchait désormais quelque chose de réel — une chose qui existait, cachée avec soin et depuis longtemps —, et que le jour où il la trouverait, ce ne serait pas seulement une réponse.

Ce serait une responsabilité.

Mais ça, au fond, il le savait depuis le manoir. Depuis les livres. Depuis toutes ces années de préparation qui n'avaient jamais tout à fait osé dire leur vrai nom.

Il revint à table, se rassit parmi les siens, et dit un seul mot.

— Demain.

Et tout le monde, autour de la table, comprit ce qu'il contenait.

· · ·
Fin du Chapitre V
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