❧ Sommaire Luminar · Chapitre XII

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Chapitre XII

Le bon ordre des choses

La résidence ne dormit pas cette nuit-là.

Éna prit Kael en premier — avant les Archives, avant les questions, avant tout le reste, parce que les blessures n'attendent pas qu'on ait fini de réfléchir. Elle l'installa sous la lampe de la cuisine, découpa la chemise raidie de sang, et travailla en silence avec cette douceur précise qui était la sienne.

La lampe faiblissait par instants — depuis que Tharold avait commencé à sceller les murs, la maison tirait sur son propre flux comme un blessé sur son souffle, et la lumière respirait au rythme des protections. Éna travaillait dans cette clarté qui battait, sans s'en plaindre. Une maison qui défend les siens prend sa part de Trame. C'était l'ordre des choses.

Elle ne lui mentit pas. Elle ne mentait jamais pour faire du bien.

— Trois côtes, dit-elle. Pas déplacées. L'épaule, c'est plus laid — le fer est passé tout près du tendon. Il a tenu. De justesse. Tu ne te sers plus de ce bras avant trois semaines.

— J'ai déjà combattu avec un bras.

— Tu as déjà combattu sans avoir le choix. Cette fois tu l'as. Tu ne t'en sers pas.

Kael ne discuta pas. C'était sa façon d'avoir mal : ne pas discuter.

Dans le salon, les autres attendaient autour de la table. Et au centre de la table il y avait huit fascicules de papier vélin reliés, un cachet de cire brisé, et une inscription en lettres anciennes que personne n'osait encore lire à voix haute.

Personne n'avait son nom.

C'était Jarek qui l'avait dit, en entrant, à voix basse : on ne sait même pas comment il s'appelait. Et la phrase était restée dans la pièce, refusant de partir, parce qu'elle disait ce que tout le monde sentait sans vouloir le formuler — qu'un homme était mort cette nuit pour ce qu'il y avait sur cette table, que le monde ne le saurait jamais, et que c'était précisément la forme la plus ancienne de l'injustice qu'ils prétendaient combattre : faire payer le prix à ceux dont on n'écrirait pas le nom.

— On le trouvera, dit Lira. Son nom. Sa famille. On ne laisse pas un homme payer anonymement. C'est la seule chose qu'on peut encore lui rendre, et on la lui rendra.

Personne ne répondit. C'était d'accord.

Ce fut Prevel qui rompit le silence.

Il était assis un peu à l'écart, le dos droit malgré ses soixante-quinze ans, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui a appris depuis longtemps à ne rien faire de ses mains tant qu'il n'a rien de juste à en faire.

— Vous voulez savoir pourquoi j'ai attendu, dit-il. Ça se voit sur vos visages. Surtout sur le vôtre. — Il regardait Solran. — Quarante ans. Vous vous demandez comment un homme garde une chose pareille pendant quarante ans sans s'en servir.

— Oui, dit Solran. Je me le demande.

— Parce que je n'avais pas les moyens. C'est la réponse que vous attendez, et elle est vraie, mais elle est incomplète. — Il marqua un temps. — La vérité, c'est que j'ai eu, une fois, les moyens. Au Conseil. J'ai occupé un poste où j'aurais pu, un matin, poser ces textes sur une table devant des gens obligés de les lire. Une fois dans ma vie, la porte était ouverte.

— Et vous ne l'avez pas fait.

— Et je ne l'ai pas fait. Parce que j'ai compris, ce matin-là, que je ne choisissais pas entre le silence et la vérité. Je choisissais qui, exactement, allait payer pour la vérité. Et que ce ne seraient pas ceux qui le méritaient. Ce seraient des Halse. Des gens du Bas-Croissant. Des gens à qui on dirait, le lendemain de l'effondrement : vous voyez, voilà ce qui arrive quand on touche aux fondations.

Il regarda ses mains.

— J'ai eu peur, dit-il simplement. Pas de mourir. De me tromper avec les moyens d'avoir raison. Alors j'ai refermé la porte, et j'ai passé les quarante années suivantes à en préparer une autre — une qui s'ouvrirait sur quelqu'un capable de faire ce que je ne savais pas faire : transformer une vérité en réparation, et non en ruine.

Solran ne dit rien pendant un long moment.

Parce que ce vieil homme venait de décrire, mot pour mot, dans une autre vie et un autre vocabulaire, exactement la peur qu'il avait sentie quelques heures plus tôt sous la lampe du Fusain, à l'instant où le sceau avait respiré et où défaire l'injustice avait été bon.

L'un avait eu la vérité sans la puissance.

L'autre avait la puissance et tremblait devant la vérité de ce qu'elle ferait de lui.

Et ils étaient là, dans la même pièce, séparés par cinquante ans et réunis par la même peur exacte : celle de devenir l'homme qui a raison et qui écrase.

— Pourquoi moi ? demanda Solran.

C'était la même question qu'il avait posée à Valterne. Cette fois, elle n'était pas tactique.

— Parce que vous avez tremblé, dit Prevel. J'étais là, au Fusain. J'ai vu. Un homme qui touche à cette puissance et qui n'en a pas peur, je le fuis. Un homme qui y touche et qui en tremble — celui-là, peut-être, je peux lui confier ce que j'ai gardé. La peur n'est pas une faiblesse, jeune homme. C'est le seul garde-fou qui ait jamais tenu.

Il posa une main sur les fascicules.

— Vous trouverez là tout ce que vous cherchiez. L'article 7. L'article premier. La preuve que le classement de l'an 847 était illégal, et pourquoi. De quoi tenir devant n'importe quel tribunal honnête — et même devant les autres, si on s'y prend bien.

Il s'arrêta.

— Mais ne lisez pas plus loin que ce dont vous avez besoin pour l'instant.

Lysandre Kéor releva la tête. C'était exactement le genre de phrase qu'il ne laissait jamais passer.

— Il y a autre chose dans ces textes, dit-il. Ce n'est pas une question.

— Il y a, dans ces textes, dit Prevel lentement, une chose que j'ai lue une fois, il y a quarante ans, et que je n'ai jamais relue. Pas parce que je l'avais oubliée. Parce que je m'en souvenais trop bien. Certaines vérités libèrent. Celle-là n'est pas de celles-là. Celle-là, on ne la regarde pas avant d'avoir les épaules pour ce qu'elle fait tomber. — Il referma le fascicule supérieur. — Le procès d'Aurion ne demande pas que vous la connaissiez. Alors laissez-la dormir. Une chose à la fois. C'est le seul ordre qui protège.

Solran regarda le vieil homme, puis les fascicules, puis le vieil homme à nouveau.

Il y avait une porte derrière la porte.

Il décida de ne pas l'ouvrir. Pas cette nuit. Pas avant d'avoir les épaules.

C'était, peut-être, la première fois de sa vie qu'il choisissait de ne pas savoir.

— Alors on prend les choses dans l'ordre, dit Valdene Soléante, et son carnet était déjà ouvert. Ce qui veut dire qu'il faut décider lequel.

Elle posa son stylet au centre de la table, comme on pose une première pierre.

— Nous avons enfin tout. Les Archives. Les objections de 847. Le rapport Vel. Le document de Séline sur la réunion préliminaire. La provenance irréprochable de Neva Carsten. Chaque pièce, séparée, peut être étouffée. Ensemble, au bon moment, elles ne peuvent plus l'être. — Elle leva les yeux. — Reste à définir le bon moment. Et le bon ordre.

— Pas la salle d'audience en premier, dit Solran.

— Non. La salle d'audience, ils la contrôlent. Si on y fait entrer les textes d'abord, le Tribunal les déclare irrecevables avant midi et le silence les avale. Il faut qu'au moment où ils entrent dans la salle, il soit déjà trop tard pour les en faire sortir.

— Séline, dit Sylde.

— Séline, confirma Valdene. La vérité d'abord dans les rues — son journal, son cadre, son moment à elle. Le rapport Vel, les quarante-deux pour cent, Halse et son radiateur, le tout adossé au mécanisme légal. Pas une polémique d'une semaine : un fait que la ville ne peut plus désapprendre. Et seulement quand la ville saura — quand des gens du Bas-Croissant attendront dehors une réponse —, alors Varek Ohlsen pose les Archives sur la table du Tribunal. Plus comme une pièce de procédure. Comme une question à laquelle la salle entière, et la ville derrière elle, exigeront une réponse.

— La vérité dans les rues et la vérité dans la salle, dit Jarek. En même temps. Au bon moment.

— Les deux, dit Solran. Comme on le dit depuis le début. L'une sans l'autre ne suffit pas.

— Il y a un problème, dit Lira.

Tous se tournèrent vers elle. Elle n'avait pas quitté l'embrasure de la porte, et dans ses yeux gris acier il y avait ce calcul froid qui ne s'arrêtait jamais.

— Tout ce plan suppose qu'on a le temps. Et depuis cette nuit, on ne l'a plus. — Elle regarda Solran. — Sarn t'a vu. Sarn a senti ce que tu es. Sarn est en ce moment dans une pièce du Nœud-Bas en train de raconter à des gens très puissants qu'il existe, dans Solenne, un homme sous qui la Trame s'est tue. Ils ne savent pas encore ton nom. Mais ils savent qu'il faut te trouver. Et ils chercheront d'abord là où l'on cherche toujours : autour de toi.

Elle laissa la phrase tomber.

— À partir de demain, ils viennent. Pour Prevel. Pour les Archives. Pour toi. La question n'est plus si on sort la vérité. C'est si on la sort avant qu'ils nous l'arrachent.

Le silence, dans le salon, n'avait plus rien de la patience des nuits précédentes.

Solran regarda la table — les huit fascicules, le cachet brisé, la porte qu'il avait choisi de ne pas ouvrir. Il pensa au jeune homme sans nom. Il pensa à Kael dans la cuisine, qui ne se servirait pas de son bras pendant trois semaines. Il pensa à la demi-seconde où tout cela aurait pu être réglé d'un seul mot retiré — et au plaisir que ça lui avait fait, et à Prevel qui appelait cette peur un garde-fou.

— Alors on ne perd plus une nuit, dit-il. Valdene, tu vois Séline demain à la première heure. Lira, la résidence devient sûre dès ce soir — Tharold, tu scelles tout. Prevel ne ressort plus. Et les Archives ne quittent plus cette pièce sans deux d'entre nous dessus.

Il se leva.

— On a mis cent dix-huit ans à arriver jusqu'à cette table. On a peut-être trois jours pour que ça serve à quelque chose.

Dehors, pour une fois, il ne regarda pas la ville.

Il n'y avait plus rien à y lire qu'il ne sût déjà. Quelque part dedans, des gens parfaitement réveillés avaient commencé à le chercher. Et pour la première fois depuis le manoir, ce n'était plus lui qui avait le temps pour lui.

· · ·
Fin du Chapitre XII
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