L'heure qu'on n'a pas
Tharold avait scellé la maison avant l'aube.
Ce n'était pas un travail qu'on voyait. C'était un travail qu'on sentait — une densité nouvelle dans l'air des couloirs, une façon qu'avaient les portes de se fermer avec un quart de seconde de retard, comme si quelque chose, derrière le bois, retenait son souffle. Tharold avait passé la nuit les paumes à plat contre les murs, à écouter la pierre avant de lui parler, et au matin la résidence n'était plus une maison. C'était une question posée à quiconque voudrait entrer : es-tu sûr ?
Kael était debout à la première heure, le bras gauche sanglé contre le torse, à vérifier d'une seule main les angles, les issues, les lignes de vue.
Personne ne lui dit de se reposer. On ne disait pas ça à Kael. Mais Éna posa, sans un mot, une chaise dans le couloir d'où il pouvait tout voir sans avoir à marcher — et Kael, sans un mot non plus, s'y assit. C'était, entre eux, toute une conversation.
Solran ne voulait pas sortir. Lira ne voulait pas qu'il sorte.
C'était, pour une fois, le même camp.
— Séline a dit qu'elle voulait l'entendre de moi, dit Solran. La première. C'était sa condition.
— Sa condition n'est pas un contrat de sang, dit Lira. Valdene peut porter le message.
— Pas celui-là. Ce qu'on va lui demander de faire peut la détruire. On ne demande pas ça par messager.
Lira tourna son anneau une fois. Deux fois. Puis elle céda — pas parce qu'il avait gagné l'argument, mais parce qu'elle avait reconnu, sous l'argument, une chose qu'elle ne discutait jamais : la part de Solran qui refusait d'envoyer les autres porter ce qu'il n'osait pas porter lui-même.
— Alors Sylde te sort, dit-elle. Et tu rentres avant midi.
Sylde mit vingt minutes à faire de Solran quelqu'un d'autre.
Pas un déguisement — elle ne croyait pas aux déguisements, elle disait qu'un faux nez se voit toujours et qu'un faux maintien, jamais. Elle lui changea la démarche, l'inclinaison des épaules, la façon de tenir le regard. Elle lui apprit, en vingt minutes, à occuper l'espace comme un homme qui n'avait rien à cacher parce qu'il n'avait rien d'intéressant. Quand il sortit dans la rue, il n'était plus le Seigneur Lyskar. Il était un comptable fatigué qui rentrait d'une nuit de chiffres.
Dehors, la ville achevait de changer d'énergie. Les réverbères s'éteignaient un à un dans l'ordre inverse du soir — les quartiers nobles d'abord, le Bas-Croissant en dernier, parce que même l'extinction avait sa hiérarchie — et les premières berlines de fonctionnaires remontaient le boulevard vers les ministères. Personne ne regarda le comptable.
— Personne ne cherche cet homme-là, dit Sylde. C'est tout l'art. On ne cache pas quelqu'un. On le rend inutile à regarder.
Séline Havran les attendait dans un café qu'elle n'avait jamais fréquenté.
C'était sa première précaution, et elle en disait long : elle avait compris, avant même de savoir ce qu'ils allaient lui dire, que ce qui venait changeait les règles de sa prudence ordinaire. Elle était assise dos à la salle, face à la porte — la place de Kael, pensa Solran —, et elle ne sourit pas en les voyant.
— Vous avez l'air d'un comptable, dit-elle.
— C'est l'idée.
— Ce qui veut dire que vous ne vouliez pas qu'on vous voie venir. Ce qui veut dire que ce que vous allez me dire vaut qu'on prenne ce risque. — Elle reposa sa tasse. — Alors dites-le. Sans emballage. Vous me devez ça.
Il le lui dit.
Pas tout — pas Prevel, pas le Fusain, pas la nuit, pas le mort, pas ce que la Trame avait fait sous la lampe. Mais l'essentiel : qu'ils avaient les textes. Les vrais. Les Conventions Premières. La preuve écrite que le classement de l'an 847 était illégal au regard de son propre article premier, et le rapport Vel, et les quarante-deux pour cent, et de quoi relier tout ça à Halse et à son radiateur dans une seule histoire qu'on ne pourrait plus défaire.
Séline l'écouta sans bouger.
Quand il eut fini, elle resta longtemps silencieuse. Puis elle dit, d'une voix qui avait perdu son tranchant habituel :
— Vous savez ce que vous me demandez.
— Oui.
— Non. Vous croyez le savoir. — Elle posa les deux mains à plat sur la table, et pour la première fois Solran vit, sous l'assurance, la femme seule qu'elle était vraiment. — Je n'ai pas de journal derrière moi. J'ai un nom et une réputation, et c'est tout ce qui me protège. Le jour où je publie ça, ce nom devient une cible. Mes sources fermeront leurs portes. On ne m'attaquera pas en face — on n'attaque jamais en face les gens comme moi. On dira que je me suis trompée. On trouvera une vieille erreur, on en fera une habitude. Dans un an, je serai la journaliste qui avait des théories. Et la vérité que j'aurai écrite mourra avec ma crédibilité.
— Je sais, dit Solran.
— Alors pourquoi me le demander ?
— Parce que c'est vous qui me l'avez appris. La vérité ne suffit pas. La vérité dans le bon cadre, au bon moment, par la bonne personne — ça, ça change quelque chose. Et la bonne personne, pour ça, c'est vous. Il n'y en a pas d'autre. C'est précisément pour ça que c'est injuste de vous le demander.
Séline eut un sourire qui n'avait rien de joyeux.
— Vous avez retenu la leçon.
— Trop bien, peut-être.
Elle regarda par la fenêtre un moment. Dans la rue, la ville faisait son matin, indifférente, ignorante de ce qu'on décidait à une table de café d'un quartier où la femme la plus lue du continent n'était jamais venue.
— Je vais le faire, dit-elle enfin. Mais à ma façon, et avec une précaution que vous allez m'accorder sans discuter.
— Laquelle ?
— Je n'écris pas un article. J'écris trois. Et je les mets en lieu sûr, chez trois personnes différentes qui ne se connaissent pas, avec une consigne : si je disparais, ou si je me rétracte, ou si l'on me déclare folle, ils publient tout, partout, le même jour. — Elle le regarda. — Vous comprenez ce que je fais.
— Vous plantez votre propre bouteille à la mer, dit Solran doucement.
Elle s'arrêta. Le mot l'avait trouvée quelque part.
— C'est une jolie expression, dit-elle. D'où vient-elle ?
— De gens qui n'avaient pas les moyens, dit Solran. Et qui ont refusé de faire moins.
Séline le regarda une dernière fois, longuement, comme on regarde quelqu'un dont on vient de comprendre qu'il est plus dangereux et plus précieux qu'on ne l'avait cru.
— Alors nous sommes deux à ne pas faire moins, dit-elle. Donnez-moi le rapport Vel d'abord. Le reste viendra dans l'ordre. Et priez pour que votre ordre tienne, parce que le mien, à partir de maintenant, est lancé.
Lira les attendait à la résidence avec deux choses.
Une bonne. Une mauvaise. Elle commença, comme toujours, par celle qui changeait le plus de choses.
— Il s'appelait Renn, dit-elle.
Solran s'arrêta net.
— Le garçon du Fusain. Renn Aldéric. Vingt-cinq ans. Il prenait les gardes de nuit parce qu'elles étaient calmes et qu'il préparait l'examen d'entrée à l'École de droit — la troisième fois qu'il le tentait. Il vivait avec une sœur plus jeune dont il payait l'apprentissage. Il avait dit au bibliothécaire de jour qu'il aimait garder les vieux livres parce que, et je cite, personne ne les regardait jamais, et lui, il les regardait.
Le salon devint très silencieux.
Un garçon qui regardait ce que personne ne regardait. Mort une nuit pour ce que personne ne devait voir.
— Sa sœur ? dit Solran.
— Elle ne sait pas encore. La Fondation lui dira qu'il y a eu un accident. Un incendie, une fuite, ils trouveront un mot.
— Non, dit Solran. Elle saura la vérité. Pas tout de suite — pas avant que ce soit sûr pour elle. Mais elle saura ce que son frère a tenu jusqu'au bout, et que quelqu'un s'en souvient. On le lui doit. C'est la seule chose qu'on peut encore lui rendre.
— Je m'en charge, dit Éna depuis la porte. Quand le moment viendra. Ce sera moi.
Personne ne contesta. C'était son registre — porter aux vivants ce que les morts ne pouvaient plus.
— Et la mauvaise nouvelle, dit Solran.
Lira posa une feuille sur la table.
— Ils remontent la piste. Pas vers toi — pas encore. Vers Renn. Le Nœud-Bas a envoyé deux hommes à la Fondation Carven ce matin, sous couvert d'enquête administrative sur l'incident. Ils posent les bonnes questions : qui était là cette nuit, qui était venu consulter, qui avait une accréditation. Et l'accréditation qui a ouvert la porte du Fusain cette nuit-là —
— Celle de Lysandre, dit Solran.
— Celle de Lysandre Kéor. Permanente. Cinquante ans. Au nom de l'Académie de Solenne. Avec une adresse de correspondance.
Le silence se referma d'un cran.
— Combien de temps ? dit Solran.
— Si l'adresse de l'Académie renvoie à une boîte ancienne, des jours. Si quelqu'un fait le lien rapidement, moins. — Lira ne cligna pas. — On comptait sur trois jours. On en a peut-être un. Peut-être deux.
Solran resta debout au centre de la pièce.
Il pensa au plan — le bon ordre, la ville d'abord, le Tribunal ensuite, chaque pièce à son heure, le silence pris de vitesse par la patience. Un beau plan. Un plan d'horloger. Un plan qui supposait du temps.
Et le temps venait de leur être retiré par un mort qui regardait les vieux livres.
— On accélère, dit-il enfin. Pas n'importe comment — dans l'ordre, mais plus vite. Séline a son premier article. Qu'il sorte demain matin, pas dans trois jours. Le rapport Vel d'abord, comme prévu, mais maintenant. Pendant que la ville le lit, on déplace Prevel et les Archives hors de cette maison, parce que cette maison est la prochaine adresse qu'ils trouveront.
— Et le Tribunal ? dit Valdene.
— Le Tribunal vient après. Mais l'écart entre la rue et la salle vient de se réduire à rien. Il va falloir que Varek soit prêt à poser les Archives le jour même où la ville se réveille. Pas une semaine après. Le lendemain.
— C'est très serré, dit Valdene.
— C'est tout ce qu'on a, dit Solran.
Il allait ajouter quelque chose quand Tharold entra, et Tharold n'entrait jamais dans une conversation sans raison.
Il tenait une carte. Petite, épaisse, sans enveloppe. Un domestique l'avait apportée à la porte scellée et n'avait pas attendu de réponse.
— Pour toi, dit Tharold. Pas de cachet. Une seule ligne.
Solran la prit.
L'écriture était fine, droite, sûre — une main qui n'avait jamais douté d'avoir le droit d'écrire à qui elle voulait.
Vous jouez une partie dangereuse, Seigneur Lyskar. Il se trouve que je joue la même. Venez au Palais avant qu'ils ne vous trouvent. — N.
Solran regarda la carte un long moment.
Naelys.
Le Palais venait d'entrer dans la partie. Et il venait d'y entrer, comme toujours avec elle, une longueur d'avance — au moment précis où Solran avait le moins le temps de se demander si c'était une main tendue ou un piège.
— On dirait, dit-il en reposant la carte, qu'on n'aura pas le luxe de faire les choses une à la fois.
Dehors, le premier vendeur de journaux du matin criait des titres qui ne parlaient encore de rien.
Demain, peut-être, il en crierait un autre.